Vendredi matin, quelques heures avant l'arrivée du président américain attendu dans la soirée, la police nigériane a rasé à coups de bulldozers plusieurs dizaines de maisons construites sans autorisation à Abuja, capitale du Nigeria, au grand désespoir d'habitants qui n'avaient même pas été prévenus. Une anecdote révélatrice de ce pays africain hors normes qui compte 117 millions d'habitants, des réserves pétrolières phénoménales et une histoire jalonnée de crises et d'épisodes violents.

Depuis son indépendance en 1960, le Nigeria a connu quantité de coups d'Etat et de tentatives avortées de retour à l'ordre civil, se terminant généralement dans le sang. En 1999, ce cycle a été rompu par l'élection d'Olusegun Obasanjo à la présidence. Après quinze ans de la pire dictature, l'arrivée du nouveau chef de l'Etat s'est accompagnée d'un vent de liberté qui a notamment conduit plusieurs composantes de ce vaste Etat fédéral à revendiquer leurs particularismes. Des Etats du Nord ont ainsi décidé de remettre en application la charia, ce code juridique musulman qui prévoit notamment de sévères punitions (jusqu'à la peine de mort) à l'encontre de femmes infidèles ou ayant eu des relations sexuelles hors mariage. L'imposition de la loi islamique a en outre provoqué la fuite de milliers de Nigérians chrétiens.

Alors que ces affaires – on se souviendra du cas de la jeune Amina, qui échappa de peu à la lapidation – faisaient grand bruit en Occident, les Etats du Sud, chrétiens, réclamaient de leur côté haut et fort, et souvent dans la violence, une participation aux bénéfices de l'exploitation pétrolière, concentrée sur leurs territoires ou rivages. La région du delta a été régulièrement le théâtre d'émeutes, d'actes de sabotage et de prises d'otages ciblant des compagnies pétrolières internationales actives sur place. Après de longs palabres, un accord a finalement été trouvé en février de cette année après intervention de la Cour suprême pour trancher le différend opposant l'Etat fédéral aux Etats côtiers sur la répartition des bénéfices de l'extraction et du commerce de l'or noir.

Pétrole et misère

L'économie du Nigeria, sixième producteur mondial de brut, est en effet entièrement centrée sur le secteur pétrolier, qui fournit plus de 90% des recettes d'exportation et des devises, et à peu près 80% du budget de l'Etat, alors que les réserves pétrolières identifiées sont estimées entre 24 et 31,5 milliards de barils. Mais cette manne pétrolière, à laquelle il faut ajouter d'importantes ressources gazières, n'empêche pas 66% de la population de vivre avec moins d'un dollar par jour, une proportion proche de celle de nombreux pays africains extrêmement pauvres, dépourvus de pétrole. Selon les analystes, le Nigeria devrait revitaliser son agriculture, complètement abandonnée, mais aussi construire de nouvelles raffineries. Le Nigeria exporte en moyenne 1,86 million de barils par jour, mais est obligé d'importer bien cher des produits pétroliers raffinés qu'il subventionne pour les mettre à la portée de la population. Les pénuries sont en outre fréquentes.

Le gouvernement souhaite mettre fin à ces subventions qui lui coûtent cher (près de 2 milliards de dollars par an). Sa dernière tentative, fin juin, s'est soldée par une semaine de grève générale émaillée de violentes émeutes qui ont fait plusieurs morts.

Soucieux de rétablir le calme avant l'arrivée du chef de la Maison-Blanche, le président Obasanjo a finalement accepté de rebaisser le prix de l'essence (passée fin juin de 25 à 35 centimes le litre). Mardi dernier, le principal syndicat nigérian a accepté de lever le mot d'ordre de grève générale. Le président Obasanjo a été réélu au printemps de cette année avec une confortable majorité, mais certains de ses détracteurs l'accusent de fraude. Son élection a cependant été reconnue par la communauté internationale. De nombreux défis, non réglés lors de son premier terme, attendent le chef de l'Etat. Il est notamment urgent de mettre fin à la corruption qui prive la population de tout bien-être. Le Nigeria arrive régulièrement en tête du hit-parade des pays les plus corrompus établi par l'organisation «Transparency International». L'insécurité reste un autre problème majeur: des milliers de personnes ont été tuées ces dernières années dans des affrontements ethniques. Les Nigérians, n'ayant guère confiance en la police, préfèrent régler leurs différends directement, via des milices tribales. Un recours évidemment porteur de chaos et d'instabilité croissante chez ce géant africain régulièrement appelé à la rescousse par ses voisins pour dépêcher des troupes de maintien de la paix ou jouer les médiateurs.