Pas de plaque de cuivre pompeuse à la porte de cette avocate-là. Comme beaucoup de personnalités dissidentes en Iran, elle vit dans la crainte permanente d'une agression par les milices islamiques qui exécutent les basses tâches du régime. Il faut donc des indications précises pour trouver le modeste bureau de Shirin Ebadi, dans une impasse du centre de Téhéran. C'était à l'automne 2001, un rendez-vous pour faire connaissance et pour éclaircir les aspects juridiques d'une affaire qui faisait grand bruit dans le pays à l'époque, le meurtre de 16 prostituées dans la ville sainte de Machhad par un dévot dément qui croyait «nettoyer» la ville (Le Temps des 18 et 22 octobre 2001).

Mobilier en bois clair, bibliothèque pleine de livres et de dossiers, quelques diplômes encadrés au mur. Rien ne laisse présager que la petite femme voilée qui nous reçoit ce jour-là, dont le prénom en persan signifie «douce», se verra attribuer deux ans plus tard un des plus grands honneurs internationaux, le Nobel de la Paix. Rien sauf peut-être cette minuscule statue de la Liberté sur la table. Car la géante qui se dresse dans le port de New York et l'avocate iranienne partagent une caractéristique: elles sont toutes deux en acier.

Le problème: la «culture patriarcale»

Agée aujourd'hui de 56 ans, Shirin Ebadi a été en 1974, sous le régime du dernier shah d'Iran, la première femme juge dans le pays. A la révolution, le nouveau pouvoir l'oblige à quitter ses fonctions, estimant que les femmes sont trop émotives et trop irrationnelles pour exercer la justice. De fait, la justice est un des premiers chantiers que va entreprendre l'ayatollah Khomeyni à son retour triomphal à Téhéran: il martèle depuis les années 1950 la nécessité de restaurer la charia (loi coranique) comme seule base légale.

Du coup, c'est aussi à la justice et à son application quotidienne que Shirin Ebadi va consacrer toute son énergie. Privée de sa toge de juge, elle demande aussitôt une licence d'avocate mais se la verra refuser durant huit ans. Période qu'elle met à profit pour écrire plusieurs ouvrages de référence sur le respect des droits humains (femmes et enfants en particulier) par le «code pénal islamique» iranien qui, malgré tous les efforts de l'ayatollah, reste jusqu'à aujourd'hui un mélange inextricable de droit romain, de charia et de préceptes émis au fil des siècles par différentes sommités du clergé chiite. Cela confère un immense pouvoir aux juges, qui sortent pour la plupart du séminaire islamique le plus conservateur du pays (Haqqani, à Qom). Des juges qui sont depuis 1997 le fer de lance de l'offensive des conservateurs contre le président Mohammad Khatami: ils ferment les journaux, emprisonnent journalistes ou dissidents et condamnent jusqu'aux députés du parlement.

«Le problème, ce n'est pas l'islam, mais c'est la culture patriarcale», répète souvent Shirin Ebadi. Loin des grands discours du président sur la «démocratie islamique» que personne n'a jamais vraiment définie, elle identifie quelques chevaux de bataille très concrets, comme le droit du divorce (qui privilégie inlassablement les maris), ou la question du «prix du sang». Il s'agit de la somme d'argent qu'un meurtrier doit payer en compensation à la famille de sa victime. Cette somme, indexée sur l'inflation depuis quatorze siècles, se monte actuellement à quelque 30 000 francs suisses si la victime est un homme et… à la moitié si c'est une femme.

La méthode Ebadi est toujours la même: «Je n'accepte que les clients dont le cas illustre les défaillances de notre code pénal», dit-elle. Et peu importe si le client est un parfait inconnu, incapable de payer ses factures d'avocat ou si sa cause est perdue d'avance. Elle a ainsi défendu la famille de l'étudiant tué en juillet 1999 lors de l'assaut d'un dortoir par la police et les milices islamiques. Ou celle de Darius Forouhar, ce dissident nationaliste et laïque dont l'assassinat, à l'automne 1998, a soulevé tant d'émotion en Iran. L'enquête, inédite, allait révéler l'existence d'un escadron de la mort au sein des services secrets.

En cet automne 2001, Shirin Ebadi travaille pour la famille de Leila Fathi, une enfant kurde de 11 ans violée et assassinée par trois crapules de son village. Après de nombreuses péripéties, un des assassins a été retrouvé. L'homme est condamné à mort mais comme sa vie vaut le double de celle de sa victime, le père et la mère de Leila doivent égaliser les comptes en versant 15 000 francs suisses à la famille du meurtrier! Ce qui les oblige à vendre leur maison et tous leurs biens, y compris un rein chacun. Sauf qu'entre-temps, le jugement est revu plusieurs fois, laissant la famille de la victime sans toit ni justice.

Une seule fois, Shirin Ebadi s'est écartée de ses méthodes. A l'été 2000, elle enregistre en vidéo les aveux d'un de ses clients, Amir Farshad Ebrahimi, membre repenti des milices islamiques. Il accuse des personnalités conservatrices d'avoir commandité des violences et des assassinats politiques. La cassette va circuler dans toute la république islamique et valoir à l'avocate un procès, 22 jours de prison et cinq ans d'interdiction d'exercer son métier.