Genève internationale

«Le nombre d’homicides est le meilleur facteur pour mesurer le taux d’insécurité d’un pays»

Le think tank brésilien Igarapé a initié l’application baptisée The Homicide Monitor. Cet outil interactif dénombre et cartographie la violence létale par pays. Robert Muggah, père du projet, revient sur la nécessité d’initier le débat sur la violence pour mieux l’enrayer

D’abord les chiffres: entre 435 000 et 468 000, soit le nombre d’homicides commis chaque année dans le monde. Puis la méthode. Derrière ces statistiques se cache l’institut Igarapé. Ce think thank brésilien a initié, le 7 mai, l’application baptisée The Homicide Monitor. Cet outil interactif cartographie les meurtres pays par pays grâce à l’agrégation de diverses sources d’information (ONG, Nations unies, rapports de police, enquêtes). Une première qui a aussi ses limites. De Rio de Janeiro, où il dirige l’Institut de recherche Igarapé, Robert Muggah explique comment The Homicide Monitor permet de stimuler le débat pour enrayer la violence létale.

Le Temps: Pourquoi un Homicide Monitor?Robert Muggah: Le projet est né de notre coopération avec Google Ideas, la fondation de Google. En 2013, nous avions initié une première collaboration en visualisant le commerce d’armes légales. Cette infographie interactive a eu un impact très fort auprès de la société civile en contribuant au débat sur le trafic d’arme. Nous avons donc décidé de réitérer l’expérience sur une autre thématique.

– En quoi le taux d’homicide dans le monde est un indicateur intéressant pour vos recherches?

– C’est un facteur imparfait, mais qui reste le meilleur pour mesurer le taux d’insécurité dans un pays. Le nombre d’homicides est une donnée quantifiable de ce sentiment d’insécurité. Il constitue un indicateur intéressant de la situation spécifique d’un pays. Et de la comprendre. La diffusion des informations relatives aux meurtres est donc la première étape vers une prise d’initiatives.

– Vous le reconnaissez vous-mêmes. Pas tous les pays catégorisent les homicides de la même manière. De plus, le catalogue des données n’est pas complet. Vous prenez donc le risque de sous-estimer l’ampleur des homicides. Comment avez-vous donc collecté, compilé, puis diffusé ces données?

– En effet, le catalogue n’est pas complet, mais il était nécessaire d’établir un premier état des lieux avec les données à disposition. Au sein d’Igarapé, nous avons travaillé de plusieurs manières. Notre première source d’information émane de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC). Chaque semestre, cette organisation publie une étude mondiale sur les homicides. Celle-ci se base sur les données fournies sur une base volontaire par les départements de police et statistiques de chaque pays. La force de l’UNODC est de répertorier ces informations de manière standardisée pour 150 à 160 pays. C’est-à-dire qu’il reste environ 40 pays pas très coopératifs – notamment en Afrique et en Asie centrale – dans lesquels il n’y a toujours pas d’informations.

– Comment faire pression sur ces pays pour qu’ils livrent des données?

– C’est problématique, car la résistance est forte. Les données relatives aux homicides peuvent impacter les politiques d’investissement, la réputation et le tourisme par exemple. Il y a donc une question de volonté ou de non-volonté de plusieurs Etats à ne pas coopérer. D’autres pays n’ont tout simplement pas la capacité technique pour collecter, centraliser, puis fournir cette information. C’est notamment le cas en Afrique de l’Ouest.

Dans ces cas-là, nous nous orientons vers d’autres sources de données. Par exemple, les informations collectées par les départements de santé publique, mais parfois ces registres sont incomplets ou imprécis. La dernière source d’information est de mener des enquêtes sur un échantillon de la population pour connaître le nombre d’homicides sur une période donnée. Cette méthode de collecte, si elle est bien menée, peut être généralisée à un échantillon plus grand de la population.

– L’Homicide Monitor permet-il de typifier les meurtres: âge, sexe, profil des victimes et des auteurs?

– En principe oui. C’est notamment spécifié dans les registres de polices. Nous avons donc cette information pour certains pays. Pas pour tous. Par ailleurs, les médecins légistes consignent ces informations, mais nous dénombrons plusieurs erreurs. On peine donc à distinguer s’il s’agit d’homicides intentionnels ou pas. En résumé, la qualité des informations que nous collectons diminue selon la méthode utilisée.

– Qu’avez-vous voulu montrer avec cette infographie interactive? Est-ce une prise de conscience des gouvernements. Quelle est la portée de ce projet?

– Le but est d’initier les débats sur la distribution et la dynamique de la violence meurtrière dans le monde. On tend à focaliser l’attention sur les conflits armés. C’est extrêmement important. Toutefois, il faut souligner que les guerres ne totalisent que 10% des homicides. Il y a donc une réalité cachée. En informant sur cette problématique, nous contribuons à la recherche de solutions pour enrayer cette violence. L’autre objectif vise à cartographier les points chauds sur la planète. Dans quelles parties du globe la violence létale s’intensifie-t-elle? Où diminue-t-elle? Quelle est son évolution? Dernier but: démontrer qu’il y a des solutions. En Europe et aux Etats-Unis par exemple, le nombre d’homicides a baissé de 40%. The Homicide Monitor vise aussi à mettre en lumière des histoires positives.

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