Le monde aurait pu espérer de sa plus jeune nation qu’elle se comporte en modèle de démocratie. Pourtant le Soudan du Sud, qui a fait sécession et proclamé son indépendance le 9 juillet 2011, opère une transition dans la douleur: les violences intercommunautaires ou la terreur semée par des groupes armés déchirent le pays. Mais l’inquiétude principale des observateurs porte sur les atteintes graves aux libertés de la part du régime de Juba envers notamment des journalistes et des humanitaires: intimidations, arrestations et détentions illégales, voire assassinats sommaires.

Le 5 décembre 2012, Isaiah Abra­ham était abattu par des hommes armés non identifiés devant son domicile, dans la capitale. Ce journaliste de renom, connu pour ses papiers critiques envers le gouvernement, avait reçu des appels téléphoniques et des messages anonymes lui ordonnant d’arrêter d’écrire, sous peine de représailles. Les autorités ont immédiatement ouvert une enquête. Mais, à ce jour, aucun suspect n’a été identifié.

Journalistes harcelés

Sans cesse menacés par les forces de sécurité, les journalistes en sont arrivés à éviter tous les sujets sensibles, tels que corruption ou politique, pouvant mettre en cause le régime du président Salva Kiir.

«Les journalistes du Soudan du Sud pratiquent de plus en plus l’autocensure en raison du harcèlement auquel leur travail les expose, affirme Netsanet Belay, directeur du programme Afrique d’Amnesty International. Une dérive préoccupante alors que la Constitution impose au gouvernement de garantir la liberté de la presse.» Suite au meurtre d’Isaiah Abraham et aux pratiques brutales des forces de sécurité, Juba a reculé de 13 places dans le classement mondial 2013 de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, se retrouvant 124e sur 180.

En avril, une coalition d’ONG, dont Amnesty International, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) et Human Rights Watch (HRW), appelait le parlement du Soudan du Sud «à adopter dans les meilleurs délais des lois relatives aux médias conformes aux normes internationales. Le pays doit aussi ratifier rapidement les principaux traités relatifs aux droits humains, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples.»

De son côté, l’ONU a exhorté la jeune nation à mieux contrôler ses forces de sécurité. «La Minuss [Mission des Nations unies au Soudan du Sud] est profondément troublée par des informations indiquant que des menaces, des intimidations et des attaques ont lieu contre des journalistes, des activistes de la société civile et des droits humains», déclarait Hilde Johnson, cheffe de la Minuss, lors d’une conférence de presse en février à Juba. Elle a ajouté que le gouvernement devrait publier les résultats d’une enquête promise sur le massacre de 13 civils le 4 décembre 2012 dans l’Etat de Jonglei, qui aurait été commis par des soldats gouvernementaux. Elle a également exhorté les autorités à poursuivre les auteurs de l’assassinat du journaliste Isaiah Abraham.

En réponse, Barnaba Marial Benjamin, porte-parole du gouvernement, a confirmé que les autorités enquêtaient sur le meurtre du journaliste. Mais il a nié le massacre de civils à Jonglei. Il a par ailleurs affirmé que «nos efforts en matière de droits humains sont concluants, nous sommes très transparents à ce sujet.»

Experts de l’ONU arrêtés

Des déclarations qui font tache: en janvier dernier, deux experts de la Minuss étaient arrêtés alors qu’ils enquêtaient sur des menaces contre des journalistes. Dans un rapport publié en février, le Bureau de coordination des affaires humanitaires (OCHA) estimait que, avec les attaques récurrentes contre des travailleurs humanitaires, les zones d’insécurité ont doublé entre 2011 et 2012. Une escalade de mauvais augure pour un pays qui vient tout juste de souffler sa deuxième bougie.