de la honte Nonce

L’ancien ambassadeur du Vatican en République dominicaine, Jozef Wesolowski, attend dans sa résidence surveillée l’ouverture de son procès pénal pour pédophilie. Une première dans l’enceinte du Saint-Siège et un testpour le pape François

L’Eglise est un petit monde, et Rome une toute petite ville. Sans la rencontre fortuite, le 23 juin, de l’évêque auxiliaire de Saint-Domingue, Mgr Victor Masalles, avec l’ex-nonce (ambassadeur) du Vatican en République dominicaine, le Polonais Jozef Wesolowski, ce dernier serait peut-être encore un homme libre… Mais Mgr Masalles sait se servir de Twitter: «Quelle surprise de voir Wesolowski se promener, écrit le prélat. Le silence de l’Eglise est une blessure pour le peuple de Dieu.» Retwitté des centaines de fois, ce message est l’un des éléments qui ont conduit les autorités judiciaires du Vatican à faire preuve d’une sévérité inédite en plaçant, le 23 septembre, Jozef Wesolowski en résidence surveillée, dans l’attente du premier procès pénal pour pédophilie dans l’enceinte du Saint-Siège. Les vaticanistes n’ont qu’un mot à la bouche pour présenter cette première absolue: «E una svolta!» («C’est un tournant»).

Mais revenons à ce 23 juin. Ce jour-là, Jozef Wesolowski n’est plus qu’un ecclésiastique en sursis. Rappelé à Rome un an plus tôt, en août 2013, il a quitté Saint-Domingue de façon aussi discrète que précipitée. Les preuves qui pèsent contre lui sont accablantes, même si la hiérarchie catholique locale a d’abord tenté de les nier, qualifiant le nonce de «grand ami et promoteur de la paix», par la voix du cardinal de Saint-Domingue, Nicolas de Jesus Lopez Rodriguez. Mais, place Saint-Pierre, la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui instruit le procès canonique du prélat, reste insensible à ce plaidoyer. Le 27 juin, Jozef Wesolowski est «réduit à l’état laïc», une décision contre laquelle il a fait appel. Arguant de l’absence d’accord d’extradition entre le plus petit Etat du monde, dont le prêtre défroqué est citoyen, et la Pologne, dont il est toujours ressortissant, l’Eglise refuse de le confier aux autorités de Varsovie, qui veulent également le juger.

Procès canonique secret, refus d’extradition: il n’en faut pas plus pour qu’une nouvelle fois, les autorités ecclésiastiques soient accusées d’être plus fortes en paroles qu’en actes. Dans la droite ligne de son prédécesseur, Benoît XVI, le pape François n’a pas de mots assez durs pour dénoncer la pédophilie: «Abuser un enfant revient à trahir le corps du Christ, à faire une messe noire», a-t-il dit dans l’avion qui le ramenait de son voyage en Israël, en mai. Il a ajouté: «Il n’y aura pas de passe-droit pour les fils du pape», usant d’une expression italienne, «I figli del papà», qui désigne les hauts dignitaires de l’Eglise. A la même période, le Vatican annonce que ses tribunaux ecclésiastiques ont sanctionné au moins 3420 prêtres et religieux depuis dix ans. «Sanctions purement disciplinaires», regrettent les victimes et leurs familles. Pour toutes ces raisons, le «cas Wesolowski» doit servir d’exemple.

Dodu, engoncé dans son col de clergyman, petites lunettes sans cerclage, crâne dégarni, demi-sourire énigmatique, Jozef Wesolowski était une figure des salons de Saint-Domingue, où sa qualité de doyen du corps diplomatique lui permettait d’avoir ses entrées. Trop rond, trop lisse, trop mondain. Il a fallu un banal coup de téléphone à Nuria Piera, la plus connue des journalistes d’investigation de la télévision dominicaine, pour que la figure du bon prélat et de l’ambassadeur s’effondre. «Fin 2012, j’ai reçu un appel d’un restaurateur du Malecon [l’avenue du bord de mer à Saint-Domingue] dénonçant les allées et venues du nonce avec de jeunes garçons», raconte la journaliste. Intrigué par cet étranger en pantalon de jogging, t-shirt et casquette de baseball qui garait discrètement son 4x4 Suzuki gris avant de partir à la recherche des palomos (enfants des rues), le restaurateur l’a identifié grâce à une photo publiée à la une d’un quotidien.

«L’enquête a duré plusieurs mois: lorsque le restaurateur nous appelait, j’envoyais un cameraman. A un moment, il s’est rendu compte de notre présence, il a frappé à la vitre de notre voiture et demandé pourquoi on le suivait», se souvient Nuria Piera, dont le programme hebdomadaire fait trembler les fonctionnaires corrompus. Sous ses airs angéliques, cette jolie femme ne lâche pas ses prises. Dans ce pays où règne l’impunité et où le parti au pouvoir contrôle la justice, ses reportages ont provoqué la chute d’importants personnages de l’Etat.

C’est à proximité du monument d’Antonio de Montesinos, en bordure de la ville coloniale, que le nonce se mettait en chasse. Abandonné, ce monument honore la mémoire du prêtre qui avait dénoncé, dès 1511, l’extermination des indigènes par les conquistadors espagnols. «Il m’a dit de me masturber, je me suis masturbé et il a commencé à me filmer avec son téléphone cellulaire, après il m’a tripoté et m’a donné 1000 pesos [22 francs]», a raconté un jeune cireur de chaussures âgé de 13 ans, devant la caméra. Selon d’autres témoignages recueillis par la journaliste, Jozef Wesolowski a emmené à plusieurs reprises trois ou quatre enfants à bord de sa voiture jusqu’à une villa louée près de Boca Chica, une plage à moins d’une heure de la capitale. «Il nous touchait nos parties intimes et nous masturbait les uns après les autres», a témoigné l’un d’eux.

Début juillet 2013, une autre confession écrite parvient au cardinal de Saint-Domingue. Elle est signée Francisco Javier Occi Reyes, un diacre de la petite ville d’El Seibo, dans l’est de la République dominicaine. Se présentant comme l’amant du nonce, l’homme était également son rabatteur. Il a été arrêté en mai 2013 alors qu’il tentait de séduire un mineur pour le compte de Wesolowski, qui se trouvait à proximité, dans sa voiture, et a pu échapper à la police. Emprisonné à San Pedro de Macoris, à 70 km à l’est de Saint-Domingue, Reyes décrit les orgies, arrosées de vodka, auxquelles il a participé avec l’ambassadeur du Vatican dans les locaux de la nonciature. Après avoir gardé le silence dans l’espoir que les hiérarques catholiques le feraient libérer, il s’est décidé à parler lorsqu’il s’est senti abandonné.

Interrogé par le procureur adjoint Bolivar Sanchez, chargé de l’enquête à Saint-Domingue, un des témoins a affirmé que le nonce conservait des milliers de photos et de vidéos de pornographie infantile dans son ordinateur. Une information confirmée fin septembre par des sources vaticanes, faisant état de plus de 100 000 images pornographiques et 45 000 images effacées dans l’ordinateur portable de Wesolowski. Selon les enquêteurs, cette découverte pourrait étendre le champ des recherches à d’autres pays comme la Bolivie, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, où l’ancien nonce a été en poste, ainsi qu’à Porto Rico et en Allemagne, où il se rendait fréquemment. On évoque désormais son éventuelle implication dans un réseau international de pornographie infantile.

Ordonné prêtre en 1972 et nommé évêque en 2000 par l’archevêque Karol Wojtyla devenu Jean Paul II, Wesolowski avait également trouvé en République dominicaine un compagnon de débauche en la personne d’un autre prêtre polonais, Wojciech Gil, qui a fui sa paroisse de Juncalito, au centre du pays, où il est accusé du viol de plusieurs dizaines d’enfants. Des dizaines de milliers de photos pornographiques ont été retrouvées dans l’ordinateur de ce prêtre qui s’est réfugié en Pologne, où il a été arrêté en février 2014.

«La reconnaissance, pour la première fois, des crimes de pédérastie au sein de l’Eglise par le pape François est une lumière dans le tunnel de la dissimulation et de l’impunité», se félicite Sergia Galvan, directrice de l’ONG Femme et santé, qui bataille pour que le nonce soit extradé et jugé en République dominicaine. Mais la militante féministe redoute que «le Vatican n’ait pas la volonté politique d’affronter véritablement ces crimes» et se contente de «nettoyer son image pour faire face à la perte accélérée de fidèles et aux critiques du Comité des droits de l’enfant de l’ONU». Elle réclame que l’enquête du Saint-Siège soit rendue publique: «Comment les victimes pourraient-elles présenter leurs témoignages et obtenir réparation si l’ancien nonce était jugé au Vatican?» interroge-t-elle. Elle craint aussi que les nouvelles normes réprimant la pédophilie – jusqu’à 35 ans de prison – adoptées par le Vatican ne soient pas appliquées à Wesolowski sous prétexte que les actes incriminés sont antérieurs à la réforme du Code pénal de 2013.

Le procès, qui pourrait avoir lieu fin 2014 ou début 2015, est un véritable test pour éprouver la volonté de transparence et de sévérité affichée par François. Le Vatican ne s’est pas privé de faire savoir que l’arrestation de Jozef Wesolowski par la gendarmerie vaticane, à l’issue de son audience préliminaire avec le promoteur de la justice (équivalent du procureur), était intervenue «conformément à la volonté du pape, afin qu’une affaire aussi grave et délicate soit traitée sans retard». «Il y a eu un temps où des prêtres ont été protégés. Maintenant, on regarde les choses du côté des victimes, a souligné dans le quotidien Corriere della Sera le cardinal et théologien allemand Walter Kasper. La ligne du pape est claire, on ne peut plus s’arrêter en chemin, d’autant moins si c’est un évêque.»

Jozef Wesolowski fait donc figure de symbole. Plusieurs ecclésiastiques coupables d’abus, ou accusés de les avoir complaisamment ignorés, sont dans le collimateur de François. Après avoir accepté en 2013 la démission d’un prélat irlandais, Mgr William Lee, qui avait mis deux ans pour porter à la connaissance de la police des faits de pédophilie dans son diocèse, le pape a relevé récemment de ses fonctions Mgr Rogelio Livieres Plano, évêque de Ciudad del Este (Paraguay), soupçonné d’avoir couvert d’anciens actes de pédophilie de son adjoint. «Le pape devra répondre de sa décision devant Dieu», a rétorqué l’évêque, qui se dit «innocent».

Après avoir condamné à 18 mois de prison avec sursis l’ancien majordome du pape Benoît XVI, le laïc Paolo Gabriele, coupable d’avoir remis à un journaliste des documents confidentiels, puis de l’avoir discrètement gracié, le Tribunal de la cité du Vatican s’apprête cette fois à juger l’un des siens. Une occasion pour l’Eglise de démontrer qu’une page se tourne, comme veut le croire le cardinal Velasio De Paolis, récemment encore délégué du pape pour rénover la congrégation conservatrice des Légionnaires du Christ, après un énorme scandale de pédophilie: «Jusqu’alors, explique-t-il, l’Eglise ne jugeait pas le délit de pédophilie du point de vue criminel, mais du point de vue disciplinaire. Les abus sexuels étaient une violation de la discipline ecclésiastique. L’arrestation de l’archevêque est un choix politique fort et sans ambiguïté de François.»

Au secret dans l’enceinte du plus petit Etat du monde, l’ancien prélat serait au plus mal. A quelques amis polonais qui lui sont restés fidèles il aurait confié, selon la presse italienne, son désir «d’en finir».

On évoque désormais l’éventuelle implication du prélat dans un réseau international de pornographie infantile