Combien reste-t-il de Serbes au Kosovo? Trop d'après les Albanais, bientôt plus un seul selon les Serbes. A 45 kilomètres au nord de Pristina, direction Serbie, Kosovska Mitrovica est la dernière ville importante (elle comptait près de 100 000 habitants avant la guerre) où demeure envers et contre tout une importante communauté serbe, retranchée dans les quartiers nord. Depuis leurs barres HLM, intactes, les Serbes peuvent apercevoir le vieux bazar ottoman, de l'autre côté du pont en béton lépreux qui enjambe la rivière Ibar. Ils peuvent voir que, déjà, les Albanais reconstruisent fébrilement leur quartier à moitié carbonisé tout en animant un marché très coloré qui regorge de piments, pastèques, melons, tomates et concombres. Côté serbe, on dit que la seule chose qu'on voit vraiment, c'est ce maudit pont que très peu osent franchir de peur de… De peur de quoi au juste? Dragomir, 25 ans, se passe rapidement l'index sur la gorge. «Voilà ce qui m'attend si je traverse», dit-il.

Les soldats français de la KFOR se sont déployés ici il y a cinq semaines, conscients d'hériter de la zone la plus sensible du Kosovo. Parce que peuplée de Serbes et d'Albanais à parts presque égales, parce que proche de la Serbie et potentiellement «rattachable» à Belgrade. Il y a aussi cette réputation serbophile qui leur colle aux basques depuis les années Mitterrand et qu'ils traînent comme une guigne dans les Balkans. Alors, ils marchent sur des œufs. Expliquent qu'ils sont là pour maintenir l'ordre. «Notre principale mission est de tout mettre en œuvre pour refuser d'entériner une partition ethnique de la ville», résume le Colonel Tanguy, porte-parole du bataillon.

L'effort est louable. Mais ce sont désormais deux villes qui se regardent en chiens de faïence. Tout le monde a peur. Au sud du pont, les Albanais expliquent que le nord est dangereux, que c'est un refuge de criminels paramilitaires et que les forces françaises de la KFOR sont «proserbes», qu'elles ne font pas grand-chose pour améliorer la «libre circulation des personnes». Le grand hôpital régional est en zone nord, côté serbe. Les Kosovars qui vont s'y faire soigner avaient besoin jusqu'à la semaine dernière d'une escorte militaire. On s'en passe désormais, mais les soldats de la KFOR ne les perdent pas des yeux quand ils traversent le pont. Des chars d'assaut Leclerc sont déployés à chaque carrefour.

«Nous voulons avant tout sécuriser la zone, expliquer aux uns et aux autres qu'il doit encore être possible de vivre ensemble, dit le lieutenant Arnaud Bellynck. Nous avons forcé la main aux responsables serbes de l'hôpital pour qu'ils acceptent de travailler avec des infirmières et des médecins albanais. Aujourd'hui, 168 Kosovars travaillent avec 270 Serbes et ils apprennent peu à peu à parler ensemble. Même si nous devons toujours escorter les employés albanais de l'hôpital».

Il sera peut-être plus difficile de reconstruire une administration digne de ce nom. Ne serait-ce que parce que Mitrovica compte désormais deux maires. Le premier, serbe, était l'homme lige de Slobodan Milosevic dans la région, stratégique pour la Yougoslavie puisqu'elle commande l'accès à la mine de zinc de Trepca, la deuxième plus grande d'Europe. L'apparatchik, généralement claquemuré dans son appartement, dit qu'il n'abandonnera jamais ses administrés. Le second maire, autoproclamé, s'appelle Bajram Redjepi. Il prétend parler pour l'ensemble de la ville, mais l'ONU a clairement fait savoir que c'est elle qui nomme les responsables, en attendant les élections. L'administrateur civil provisoire, Sir Martin Garrod, est britannique. Il consulte régulièrement les deux parties, note que la situation «s'améliore», que la libre circulation des personnes n'est pas une utopie. Kosovska Mitrovica doit lui rappeler Belfast. Mais même durant les années de plomb en Ulster, on ramassait les poubelles des deux côtés.

En attendant, on réinvente la vie. Adnan Beqti, Albanais de 47 ans, brandit un petit écriteau en anglais sous les fenêtres du siège de l'ONU à Mitrovica: «Docteur en chimie cherche emploi de chauffeur». «Si je ne suis pas choisi, dit-il, je ne pourrai pas nourrir ma famille, car l'aide humanitaire ne vient pas aussi vite que prévu». En attendant, il vivote comme tout le monde de la vente de cigarettes de contrebande importées de Turquie ou de Bulgarie, et vend de l'essence sur le bord de la route, dans des bouteilles d'eau minérale d'un litre et demi.

Plus haut, côté serbe, un groupe d'hommes attablés sous la tonnelle d'un restaurant trompent l'ennui en picorant de la viande grillée, arrosée de bière fraîche. «Ma maison est de l'autre côté, dit Petar Mitrovic, 65 ans. A la fin de la guerre, j'ai laissé les clés à un voisin albanais en qui j'avais toute confiance. Je voulais juste aller voir comment allaient ma femme et mes enfants, réfugiés au nord. Quand je suis revenu, on ne m'a pas rendu les clés. De toute manière, il n'y avait plus de maison non plus.». Il dit que le monde entier en veut à la Serbie, qu'il n'a pas choisi Milosevic, que tous les Kosovars sont des terroristes et que n'importe quel Etat civilisé à le droit de faire la police sans que le ciel déchaîné de l'OTAN lui tombe sur la tête. Il finit par pleurer de rage.

A sa droite, le grand costaud est plus silencieux. Il doit avoir trente-cinq ans, n'a plus d'emploi. Avant, et pendant la guerre, il était garde de sécurité à la mine de Trepca. Là où les Serbes «brûlaient les corps pour les faire disparaître» voilà quelques semaines, comme le révélait l'hebdomadaire britannique The Observer. Le grand costaud nie mollement: «propaganda», lâche-t-il en regardant sa montre.