Halabja, ville symbole du martyre kurde depuis qu'en 1988 Saddam Hussein a utilisé des armes chimiques contre la population civile (5000 morts), n'en a pas fini avec la violence. Aujourd'hui, elle est en première ligne d'un nouveau combat contre un adversaire non moins redoutable. A quelques kilomètres au nord de la ville, entre 400 et 800 islamistes kurdes du mouvement Ansar al-Islam («Partisans de l'islam» en arabe) sont terrés dans les montagnes adossées à la frontière iranienne, d'où ils harcèlent les troupes de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) qui contrôlent Halabja et sa région. Ces combattants sont renforcés par plusieurs dizaines de combattants arabes récemment arrivés d'Afghanistan et soupçonnés d'être liés à Al-Qaida.

«Ils nous tirent dessus quotidiennement au mortier, à la kalachnikov et au lance-roquettes, nous obligeant à répliquer», explique le commandant de l'UPK, Cheikh Jafar. En juillet, il a reçu l'appui de 2000 soldats en renfort – ils sont désormais 3000 – parce qu'en cas d'intervention américaine contre Saddam Hussein, c'est sur ce front presque oublié qu'une contre-offensive irakienne pourrait commencer. A l'aide de bulldozers, les peshmergas de l'UPK multiplient donc tranchées et nids de mitrailleuses afin de contrer la menace que font planer sur eux les militants Ansar al-Islam. Début août, des officiers britanniques et américains ont même repéré les lieux pour préparer l'appui aérien à une éventuelle offensive des soldats de l'UPK.

De source kurde, les combattants d'Ansar bénéficient d'une alliance de circonstances. Ils sont soutenus logistiquement et militairement par la République islamique d'Iran et financièrement par l'Irak, deux Etats profondément hostiles l'un à l'autre mais que rapproche la crainte d'une intervention américaine. Le commandant Jafar affirme même que «Bagdad a livré récemment des armes chimiques aux combattants d'Ansar al-Islam». Si ces allégations sur le soutien irakien se vérifient, ce serait la première fois qu'un lien serait établi entre Al-Qaida et Saddam Hussein.

Ansar al-Islam représente bien plus qu'une épine dans le pied de l'UPK. De leurs bases de Tawela, Panjwin et Behara, ses combattants attaquent à revers les peshmergas de l'UPK, les empêchant de se mobiliser entièrement contre les soldats irakiens plus au sud. Et, dans l'hypothèse d'une attaque américaine, ce point de fixation limite la capacité militaire de l'UPK de s'emparer des champs pétrolifères de Kirkuk, à une quarantaine de kilomètres de la ligne de cessez-le-feu de Chamchamal.

Depuis leurs montagnes, les islamistes d'Ansar opèrent de spectaculaires coups de main. En juin dernier, un de leurs commandos s'est infiltré jusque dans la «capitale» de l'UPK, Soulemanieh, pour assassiner le «président» Jalal Talabani, qui par chance était bien protégé ce jour-là – il recevait une délégation américaine. Le commando s'est alors rabattu sur le premier ministre, Barham Saleh, qui s'en est tiré d'un cheveu. D'où le désir des autorités de Soulemanieh de «casser» cette menace constante. Scénario possible: dès le début des hostilités, l'UPK, aidée par les avions anglo-américains, liquiderait rapidement les combattants d'Ansar pour se concentrer sur l'ennemi irakien. Mais l'affaire est compliquée. La première offensive des peshmergas à l'automne dernier a tourné au fiasco: «Cent vingt morts, dont 25 prisonniers retrouvés la gorge tranchée et horriblement mutilés», reconnaît le commandant Jafar.

Double jeu de Téhéran?

Officiellement, Téhéran entretient de bonnes relations avec les Kurdes de l'UPK, mais ceux-ci soupçonnent la République islamique de jouer un double jeu: «Il suffit de regarder la carte. Comment les combattants d'Ansar al-Islam pourraient-ils survivre sans l'aide iranienne?», s'interroge un officier de l'UPK. Mais pour les Kurdes de Soulemanieh enclavés entre Saddam Hussein au sud et les Kurdes rivaux du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) à l'ouest, impossible de se mettre l'Iran à dos.

Les rapports de forces à Halabja même compliquent l'équation. La ville est le seul bastion islamiste dans un Kurdistan dominé par les partis laïcs. Coiffé d'un turban blanc, chaussé d'épaisses lunettes, installé dans son quartier général au nord de la ville derrière l'emblème du Mouvement islamique du Kurdistan (MIK) – une kalachnikov qui protège le Coran –, qu'il dirige, le mollah Ali affirme: «Saddam Hussein est un criminel de guerre et nous ferons tout pour nous en débarrasser. Mais nous sommes hostiles à une intervention américaine. Si nous en avons les moyens, nous tenterons de nous y opposer.» Lui-même dément tout lien avec les combattants d'Ansar, même si certains sont d'anciens du MIK. «Ils n'ont pas de projet politique. Ils imitent Ben Laden qui s'est mis le monde entier à dos. Ce sont des irresponsables», affirme-t-il. Mais les militaires de l'UPK doutent de la bonne foi du mollah Ali, affirmant que ses peshmergas aident en sous-main les combattants d'Ansar.

A Halabja, la population continue d'endurer les terribles souffrances provoquées par les bombes chimiques de Saddam Hussein et attend dans l'angoisse une éventuelle guerre américaine.