Ce sera son heure de gloire… Pourtant, lorsqu’Angela Merkel et Dmitri Medvedev vont ouvrir les vannes de la première conduite du gazoduc Nord Stream, ce mardi matin à Lubmin, dans le nord de l’ex-RDA, les caméras ne seront pas braquées sur l’un des principaux acteurs du projet: Gerhard Schröder, l’ami de… Vladimir Poutine, reconverti dans les affaires, se tiendra quelque part dans la foule des 400 invités de marque venus assister à ce moment historique.

Derrière Nord Stream, un consortium basé à Zoug, se cache un projet pharaonique de 7,4 milliards d’euros (8,6 milliards de francs), destiné à livrer à terme 55 milliards de mètres cubes de gaz russe à l’Europe de l’Ouest via la mer Baltique. Les auteurs du projet – le consortium Nord Stream dominé par le géant gazier russe Gazprom (51%) avec les allemands BASF et Eon (20% chacun), le néerlandais Gasunie (9%) et le français GDF SUEZ – cherchaient à contourner les pays de transit à problème que sont l’Ukraine et la Biélorussie.

Lancé en 2005, ce projet titanesque se heurte d’entrée à l’opposition des voisins de la Russie. La Suède évoque des nuisances pour le fragile écosystème de la Baltique. Les pays Baltes, la Pologne, l’Ukraine et la Biélorussie ont des inquiétudes plus politiques et craignent pour la sécurité de leur approvisionnement énergétique. Quant aux Allemands, ils redoutent d’accroître encore leur dépendance énergétique envers un fournisseur considéré comme inquiétant. La Russie fournit aujourd’hui 30% du gaz consommé en Allemagne. Cette proportion sera appelée à se renforcer avec la fermeture des centrales nucléaires. «Nord Stream, assure le premier ministre russe, Vladimir Poutine, peut à terme combler le manque de 11 centrales nucléaires.» Dès 2012, lorsque sera inaugurée la seconde conduite du gazoduc.

Malgré les obstacles politiques et techniques, les travaux, entamés en avril 2010, n’auront duré que dix-huit mois. Le gigantesque serpent d’acier s’engouffre dans la mer à Vyborg, à l’ouest de Saint-Pétersbourg, pour déboucher, 1200 kilomètres plus à l’ouest, à Lubmin, près de Greifswald.

En Allemagne, le nom de Nord Stream est indissociable de celui de Gerhard Schröder. Le père des minima sociaux Hartz IV, battu en novembre 2005 par Angela Merkel, accède en effet quelques semaines plus tard – pour un salaire de 250 000 euros par an (307 000 francs) – à la tête du consortium alors baptisé North European Gas Pipeline Company. Pire aux yeux de la presse allemande, Gerhard Schröder était avec son ami Vladimir Poutine l’un des initiateurs du gazoduc qui fâche Po­lonais et Ukrainiens. «Schröder ­roublétise son nom», titrait l’hebdomadaire Der Spiegel en décembre 2005. «Jamais un chancelier allemand ne se sera reconverti si vite dans les affaires, constate le politologue Gerd Langguth. Ger­hard Schröder a quitté la politique de façon aussi radicale qu’il avait quitté deux de ses trois ex-épouses.» Avec l’objectif affiché de gagner rapidement le plus d’argent possible. La presse allemande parle vite de Schröder AG, ou Schröder SA. Une «société» qui rapporterait au bas mot un million d’euros par an à l’ex-leader social-démocrate.

L’ancien chancelier, au carnet d’adresses bien rempli, cumule en effet les mandats. Conseils de surveillance, médiateur, conférencier, auteur de ses mémoires, avocat… Gerhard Schröder possède trois bureaux: l’un à Berlin (avec vue sur l’ambassade de Russie sur l’avenue Unter den Linden), le second à Zoug chez Nord Stream, le troisième à Hanovre, chez l’avocat V. Fromberg & Collegen. Sa sulfureuse amitié avec l’homme d’affaires Carsten Maschmeyer, le patron d’AWD, avec Vladimir Poutine, avec le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, le cheikh d’Abu Dhabi Hamadan ou Jacques Chirac lui ouvre les portes. Gerhard Schröder travaille pour l’éditeur Ringier (150 000 eu­ros de salaire, soit 184 000 francs), le joint-venture anglo-russe TNK-BP (246 000 francs) ou la banque française Rothschild (61 000 francs, plus primes), se rend en Iran, en Syrie ou en Chine, où il interfère en faveur des projets d’investissements de ses mentors.

A Lubmin, l’Allemagne fêtera ce matin l’«efficacité» du système Schröder.