C’est fini. Bachar el-Assad est tombé. Pas en vrai, évidemment, le régime syrien est encore bien installé à Damas malgré d’impressionnants revers. Mais, entre Alep et Azzaz, dans cette région tout à fait au nord du pays, sa chute paraît la seule chose absolument sûre en ces temps où rien ne l’est.

Sur le sol d’une ferme, une dizaine d’hommes sont assis en rond, des gens simples, parlant peu et théorisant encore moins. Des camions de pommes de terre convoient bruyamment la récolte du jour, des femmes et des enfants accrochés en grappe à la benne. Juste derrière, retentit un tir de mortier. L’assemblée s’étonne: d’habitude, les bombardements commencent plutôt vers 20 heures. Puis quelqu’un répète: «Bachar, c’est fini.» Quand? Comment? Qui sera encore en vie? Personne ne juge important de répondre à ces questions-là.

Ici, les routes ne sont barrées par aucun check point du régime: l’armée ne contrôle plus que le ciel, un morceau de frontière et Alep, la deuxième ville du pays.

Pour le reste, cette bande de 60 km de long qui va jusqu’à la Turquie a complètement échappé aux structures officielles. Les écoles, le train, la poste, les administrations, les pouvoirs locaux, tout s’est arrêté progressivement ces derniers mois depuis que les fonctionnaires se replient les uns après les autres vers Alep ou Damas. Les derniers à partir ont été les policiers. «C’est à ce moment-là qu’on a compris qu’on ne reviendrait jamais en arrière, dit quelqu’un. On est d’accord de mourir pour ça.»

A l’entrée du village d’Aktarine, une main a tranquillement tracé un seul mot à la peinture blanche sur une baraque en planches: «Liberté». C’est un des postes de contrôle de l’Armée syrienne libre (ASL). Devant, cinq colosses étonnamment blonds se partagent trois kalachnikovs qu’ils font tourner avec respect dans leurs paumes épaisses de travailleurs des champs. Des habitants ont vendu leur or et leurs bijoux de mariage pour aller les acheter en Turquie. Au besoin, on entassera des pierres pour arrêter les chars, mais on n’en a plus vu ici depuis deux mois.

La situation paraît d’autant plus étonnante que cette zone a longtemps été une des moins remuantes du pays, les mains dans l’agriculture et la tête dans le commerce, se mêlant peu des affaires de la capitale, même quand la vague de révoltes a démarré partout dans le pays, en mars 2011.

A Jibrine, un professeur se souvient de la première manifestation au village, il y a un an peut-être: cinq personnes masquées, dont une seule munie d’une lampe de poche, se sont plantées en pleine nuit au milieu d’un champ. Ils ont osé tenir six minutes exactement avant de détaler.

Vers minuit, l’annonce de l’événement est tombée comme la foudre sur le village. Les gens sont sortis en criant: «La révolution arrive.» Ils étaient très divisés, beaucoup redoutant les coups et les tortures. «Moi, je me suis déjà fait arrêter deux fois: une parce qu’on me suspectait de faire de la politique. Pour l’autre, aucune raison ne m’a été donnée», explique un commerçant. Il en parle calmement, comme l’ordinaire de la vie d’un homme.

Tout Jibrine a adressé aux cinq des suppliques pour ne plus manifester. La semaine suivante, ils étaient huit. Pour échapper aux arrestations, certains se sont mis à dormir dans les champs, un autre a dû s’enfuir à Londres, l’autre a fermé son magasin. Au bout de plusieurs mois, le cortège s’est risqué à apparaître en plein jour au village. Qui sait comment les choses auraient tourné si la police ne s’était pas mise à battre en pleine rue un homme qui fumait sous un porche? A jeter une femme à terre? A tirer sur la foule?

Un maçon fut le premier à mourir lors d’une marche à Marea, un gros bourg du secteur, prospère et bien élevé. On y compte aujourd’hui 28 victimes en tout, 50 à Tal Rifat, près de 70 à Azzar. Un informaticien de la région, qui a gardé des vidéos de ces événements, lance l’invitation de venir les voir. En ce moment, la chaleur et la lumière écrasent tout, 50 degrés peut-être. Chez lui, le ventilateur est arrêté. L’électricité ne fonctionne pas pendant plusieurs heures par jour. Pas d’approvisionnement en essence non plus. L’informaticien estime que ce sont des punitions contre la région: ici, ne vivent que des sunnites, comme la majorité de la population. Il y avait bien quelques membres de la communauté alaouite, généralement nommés à des postes de pouvoir. «Comme toujours, précise l’informaticien. Eux seuls ont une chance d’arriver, pas nous.» Les alaouites en question font partie de ceux qui ont fui quand la situation à commencer à se retourner.

En ville, le taux de change du dollar a déjà grimpé de 48 à 78 livres syriennes. Le prix de la viande a triplé, celui des cigarettes aussi. L’informaticien a revendu son portable, un Nokia dernier cri. Il essaye de se souvenir comment était la vie avant la révolution – c’est le terme consacré ici –, mais il n’y arrive pas.

Tout en servant des sodas, il affiche sur son écran des photos du maçon troué de balles dans la rue principale. «Les gens se sont radicalisés quand ils ont vu que la police les tuait tout simplement parce qu’ils sortaient dehors», commente-t-il. Alors, chaque village a commencé à s’organiser pour protéger les manifestations et ceux que la police menaçait. Des chabiha, ces spécialistes des basses besognes du régime, ont été enlevés et roués de coups à leur tour. Certains ont été tués aussi. Quand les convois militaires sont arrivés, peu après, en mai 2012, ils ont été attaqués aussi.

Sur l’ordinateur de l’informaticien continuent de défiler d’autres vidéos de corps brûlés ou de gens flagellés, tout un martyrologe d’une violence nue, que le tremblement des images, tournées par des amateurs, rend moins supportable encore. A vrai dire, c’est presque devenu un rituel ici que d’accueillir des hôtes avec ces films-là. Poliment, le maître de maison s’enquiert: «Et vous avez vu celui des sept personnes d’une même famille tuées chez elles au couteau par les soldats de Bachar, près d’Alep?» On offre de faire des copies. On les regarde encore et encore, jusqu’à ne plus pouvoir garder les yeux ouverts. Il y a un an peut-être, elles auraient terrorisé. Aujourd’hui, elles galvanisent, faisant pleinement partie de la révolte et de sa dynamique. Au fin fond de chaque village, des gamins brandissent à bout de bras, comme une revendication, des téléphones portables sans puce ni réseau, juste pour filmer ce pays interdit où toute photo prise sur la voie publique, même celle de son propre mariage, peut faire envoyer n’importe qui au cachot.

Le long des champs, séparés par des rangées de tournesol, la moitié des maisons sont vides. Trois hélicoptères tournent dans le ciel. L’autre jour, ils ont mitraillé un enfant, puis un type sur une moto et une moissonneuse-batteuse. Tous les jours, les bombardements recommencent, dans un coin ou un autre, parfois même plusieurs.

La stratégie paraît autant policière que militaire: effrayer les gens. Régulièrement, au bord d’une route, on croise un père de famille qui se prépare à la fuite, entassant meubles et enfants à l’arrière d’un camion. Ils se croisent avec des exilés politiques qui, eux, font le chemin inverse, revenant au village après trente ans au Yémen ou en Arabie saoudite. Ils pleurent, jubilent, jurent de ne plus repartir.

Un peu partout, les bâtiments institutionnels ont été bombardés par l’armée de Bachar el-Assad elle-même, hôpitaux, conseil de la ville ou celui de la région, centres de recrutement militaire, laissant l’étrange impression d’un régime qui se saborde lui-même.

«Ils ont peur que nous nous y installions», explique Youssef Châabane, un des seuls à accepter de donner son identité. Depuis la fuite du chef de la municipalité de Tal Rifat, il a été choisi pour le remplacer par les grandes familles de la ville. Elles ont aussi désigné un de leurs membres pour siéger avec lui, 20 en tout. La plupart sont, comme Châabane, des hommes d’affaires travaillant surtout avec les pays du Golfe ou la Turquie. Il rigole: «On peut faire de l’argent partout, sauf en Syrie. El-Assad et sa famille prennent tout, les autres n’ont rien.»

Il voudrait un «pays simple», où on pourrait faire du business «normalement», aller sans crainte au supermarché avec sa famille, faire construire sa maison sans bakchich, dire ce qu’on veut dans la rue. Des services locaux ont repris, comme si de rien n’était, un tribunal local ou le ramassage des ordures.

Châabane espère que tout va aller vite maintenant et qu’il pourra se retirer de la politique. Il trouve ça trop compliqué. Quand on lui demande ce qu’il pense du Conseil national syrien (CNS), la principale force d’opposition à l’extérieur du pays, Châabane ne dit rien. Il rit. La plupart des gens ont la même réaction que lui. D’autres se fâchent. «On n’a pas besoin de gens comme ça, qui ne travaillent que pour eux-mêmes. Où sont-ils aujourd’hui? Ils n’aident même pas les réfugiés syriens dans les camps en Turquie. On n’a pas besoin d’eux: nous ferons tout avec nos mains.» Dans la rue, des gamins demandent si quelqu’un a une caméra. Ils crient: «Kofi Annan, regarde-nous: on meurt à la télé.»

Plus loin sur la route, le commandant Tarik, des forces syriennes libres, s’est installé avec ses hommes dans une des nombreuses écoles. Dans les armoires, les bulletins scolaires enfants ont été entassés en piles. Tous portent sur la couverture la photo de Bachar el-Assad. A 15 ans, chaque élève doit signer son adhésion au parti Baas. Le commandant Tarik a été chômeur avant la révolution, puis comptable dans une entreprise de BTP. C’est un bel homme, avec de la prestance, et sans doute a-t-il trouvé dans la situation tourmentée du pays une place qui lui convient mieux: il dirige un des sept groupes municipaux de l’ASL, qu’ont aussi rejoint l’électricien, un paysan ou trois de ses propres frères.

Le commandant Tarik montre volontiers des photos de lui en uniforme, l’autre, celui de l’armée de Bachar el-Assad. C’était le temps de son service militaire. Avant la révolution, il aurait sans doute été fier de servir le pays. Cela aurait été un honneur. Mais seuls les alaouites décrochaient les places, dit-il. On n’a pas voulu de lui.

L’ASL est aujourd’hui accusée par le gouvernement de se faire livrer des armes du Qatar. Le commandant Tarik lève un sourcil. Il aimerait bien. Et de France aussi. Et d’Angleterre. Et d’où on veut. Il répète: «Guns, guns, we need guns [«des armes, des armes, nous avons besoins d’armes»].» C’est la seule phrase d’anglais qu’il connaisse.

A Damas, Bachar el-Assad a annoncé qu’il allait sévèrement reprendre les choses en main. Le mois de ramadan vient de commencer et, pour le premier jour de jeûne, des roquettes sont tombées sur la région dès le petit matin. Les bombardements se sont poursuivis toute la journée.

Qui sait comment les choses auraient tourné si la police ne s’était pas mise à jeter une femme à terre? A tirer sur la foule?

«On peut faire de l’argent partout, sauf en Syrie. El-Assad etsa famille prennent tout, les autres n’ont rien»