En fin de matinée, un silence de mort règne sur la coquette gare au fronton de briques rouge et blanc, et sa grosse locomotive à vapeur des années 1930 installée sur la pelouse du rond-point où stationnent d'habitude taxis et familles des voyageurs.

Un coup d'oeil au parvis donne vite une idée de l'ampleur de la tragédie: de longues trainées de sang, des bris de verre, des bagages abandonnés éparpillés partout. Même spectacle un peu plus loin, sur le quai: une canne gît près d'un écoeurant amas de chair informe. Là, un lapin en peluche rougi par l'hémoglobine...

Un sac à main en cuir, intact, est posé à deux pas d'un point d'impact qui a troué le béton, un pied arraché dans sa chaussure de basket est encore visible sous un banc où patientaient les candidats au départ.

Au milieu des bris de verre, un policier ramasse ici et là dans un carton les téléphones sanguinolents, dont l'un sonne dans le vide.

«Frappe délibérée»

Ce qui vient de se passer est une boucherie. On ne peut s'empêcher d'imaginer les cris et l'horreur de la foule quand se sont abattus les shrapnels.

Les corps déchiquetés ou criblés d'éclats ont été rassemblés dans un coin du parvis, sous les auvents de petites boutiques où les voyageurs achètent d'habitude une boisson ou des cacahuètes avant de sauter dans le train.

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Dans ce sinistre alignement, on comptabilise plus d'une trentaine de corps, dans les sacs mortuaires ou sous des bâches plastique verte. A une main vieillie déjà blanchie par la mort, une botte de fourrure enfantine, une calvitie... on devine que les victimes sont de tout âge.

La tente qui accueillait et abritait ordinairement les familles du froid ou de la pluie a été soufflée par l'explosion, sa bâche kaki découpée pour ramasser et couvrir les dépouilles.

Sous les ordres d'un médecin militaire, des soldats et policiers procèdent déjà péniblement à l'évacuation des corps à bord d'un camion mortuaire de l'armée. Certains sacs ne pèsent pas, deux hommes suffisent à les monter dans le fourgon, vraisemblablement un enfant ou des morceaux de corps.

A côté de tous ces corps sans vie alignés, un secouriste a déposé un chihuahua entouré d'un tissu noirci, hébété mais encore vivant, la mâchoire trouée par un éclat. L'animal attire tous les regards. Beaucoup des familles emportaient dans leur exode leurs animaux de compagnie.

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Les services de sécurité ont fait état de 50 tués, dont cinq enfants, tandis que le patron de la compagnie ferroviaire ukrainienne Ukrzaliznytsia, Oleksandre Kamychine, a dénoncé une «frappe délibérée».

Des milliers de personnes avaient été évacuées ces derniers jours par train depuis la gare de Kramatorsk, capitale du Donbass sous contrôle ukrainien et qui vit dans l'angoisse d'une offensive russe majeure et imminente. Les autorités ukrainiennes n'ont cessé ces derniers jours d'appeler la population à évacuer le Donbass au plus vite.

Pour l'armée russe pourtant, qui dénonce une provocation, «le but de la frappe orchestrée par le régime de Kiev (...) était d'empêcher le départ de la population» de Kramatorsk.

«Où est mon mari?»

Environ une heure avant la frappe, ils étaient déjà des dizaines de civils -personnes âgées, femmes et enfants- à faire la queue devant la gare. «Je cherche mon mari, il était là, je n'arrive pas à le joindre», sanglote une femme à col roulé rouge. Tremblante, elle hésite à s'approcher des corps, son téléphone collé à l'oreille.

Une autre femme, Natalia, elle aussi traumatisée, court «chercher son sac avec son passeport» au milieu des affaires abandonnées. «Il y avait plein de monde dans et devant la gare. J'étais à l'intérieur, j'ai entendu comme une double explosion, je me suis précipitée contre le mur pour me protéger».

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Elle peine à parler tant elle est essoufflée, un policier l'accompagne, tous deux marchent rapidement en essayant d'éviter les trainées d'hémoglobine sur le sol. «J'ai alors vu des gens en sang rentrer,dans la gare, des corps partout par terre, je ne sais pas s'ils étaient blessés ou morts. Les militaires se sont précipités pour nous dire d'évacuer la gare, j'ai tout laissé ici».

Sur la pelouse du parvis devant la gare, un ruban de police interdit de s'approcher trop près des restes d'un imposant missile kaki tordu. «C'était un missile Tochka, une bombe à fragmentation», a affirmé à l'AFP un officier de police sur place: «Il explose en plusieurs endroits, sur une superficie de la taille d'un terrain de football».

A en croire le sang sur le sol et les témoignages recueillis sur place, les victimes ont été fauchées en plusieurs endroits de la gare, sur le quai principal attenant et son parvis.

Sur le missile est tagué en russe, à la peinture blanche, «Pour nos enfants». Une sentence qui sonne comme une vengeance, expression récurrente des séparatistes pro-russes en référence à leurs enfants tués depuis la première guerre du Donbass, commencée en 2014.