Les passages de la Bible sont choisis à la lumière du téléphone portable. «Celle-là, tu la connais?» demande Pierre de Lise, 16 ans, dont c’est le tour de chanter les psaumes aujourd’hui. Le petit filet de voix s’élève, accompagné par le bruit du vent qui fait danser les couvertures. «Viens Te pencher sur mon âme. Elle a tant besoin de Toi», susurre la jeune fille reprise par le chœur des femmes.

Les hommes ont bien travaillé. Ils ont trouvé des bouts de bois, des pierres, construit la tente, amené les matelas. Les femmes ont lavé dans des bassines les draps et les foulards propres qu’elles mettent autour de la tête pour dormir.

C’est presque jour de fête, aujourd’hui, toutes proportions gardées: voilà presque une semaine que la famille dormait sous les étoiles, à même le sol. Des réfugiés du séisme? Pas au sens strict puisque, plus que d’une maison, la famille Darleus dispose d’un… hôtel entier pour elle, l’Adam et Eve. En d’autres temps, les guides touristiques pourraient faire l’éloge des gérants et de leur sympathie. Mais la peur est trop grande dans le bâtiment vide, qui a tremblé lors du séisme du 12 janvier mais résisté. Comme des centaines de milliers d’habitants de Port-au-Prince, les Darleus refusent de dormir à l’intérieur, pour préférer le terrain vague.

D’ailleurs, à ce propos, Willie, ne sait pas trop comment dire. Mais voilà: ce sont les femmes qui insistent, elles ont peur et elles voudraient que les deux clients de l’hôtel viennent aussi dormir sous la tente. «Il y a du vent», avance-t-il comme raison géologique. De fait, la terre continue parfois de trembler légèrement, la nuit, dans des secousses d’autant plus clairement perceptibles qu’on dort près du sol.

Hygiène, soif, craintes de violences: à mesure que passent les jours, la tragédie change de forme et le désastre ne fait que s’amplifier. A proximité de l’Adam et Eve, un immeuble de cinq étages s’est écroulé, gardant encore sous ses décombres au moins dix corps. «Nos morts sont devenus des ordures. Ils n’intéressent plus personne», soupirait Réginald Edouard, en regardant les «fermiers» de la campagne fouiller les débris à la recherche de matériel à utiliser, sans prêter attention aux restes humains.

Sous la tente des Darleus, entourée d’eau croupissante, de rats, et assaillie par les moustiques, la petite Whitney, 2 ans et demi, a une mauvaise toux. Mais cela n’empêche pas les cantiques de se poursuivre: «Ô Toi qui donnais la vie, à tes pieds je veux m’asseoir», chante Pierre de Lise.

Parmi les hommes sortis un moment de la tente, Willie n’est plus en mesure de parler distinctement, ayant abusé du rhum «Cinq étoiles». Mais son cousin Périclès, ingénieur en informatique, évoque «les bandits», ces évadés de la prison détruite dont la rumeur veut qu’ils pourraient s’approcher du nord de la ville, où se trouve l’hôtel. «Combien d’années pour que ceci se rétablisse?», interroge-t-il en formulant ce qui lui apparaît comme la seule solution: «On délocalise.» Que des habitants de la ville partent vers les campagnes, que le mal se déconcentre, que les malheurs s’éparpillent.

En réalité on n’a pas attendu le bon conseil de Périclès. Des milliers de personnes ont d’ores et déjà fui vers les montagnes, établissant des camps de fortune loin de tout, sans eau et sans nourriture, avec des peurs et des besoins sans aucun doute similaires à ce qui règne dans la capitale.

Les chants, maintenant, s’élèvent d’un peu partout autour de l’Adam et Eve, à mesure que des milliers d’autres familles se préparent à vivre la même nuit et l’accueillent avec les mêmes prières. Les femmes continuent de suivre la Bible à la lumière des téléphones. Mais Willie est parti d’un ronflement lourd. «Il a passé la journée à travailler», excuse sa femme. Il a fallu déblayer le mur d’enceinte en briques qui s’est abattu. Et il faut songer aux moyens d’en construire un neuf. Il n’y a plus qu’Ernest, avec son énorme mousqueton, à séparer l’Adam et Eve des dangers qui le menacent de l’extérieur.