FRANCE

Le «nouveau contrat pour la nation» n'apaise pas les «gilets jaunes»

Emmanuel Macron a lâché du lest social lundi soir lors de son intervention télévisée. Sa proposition d'un big-bang politique et fiscal ne semble toutefois pas convaincre les militants qui poursuivent leurs barrages

Une intervention courte, à la première personne, ponctuée d'un «mea culpa»  sur le ton de l'écoute et de l'empathie pour les Français en difficulté. Une série de décisions sociales concrètes au nom de «l'Etat d'urgence économique et social», pour un coût annoncé d'environ 10 milliards d'euros, suivie de promesses fortes mais vagues sur une refondation politique en vue d'un «nouveau contrat pour la nation». Ainsi qu'une demande d'un retour rapide à l'ordre.

Lire également: Le référendum à la suisse, objectif des «gilets jaunes» d’Annecy

Emmanuel Macron a choisi de parler brièvement lundi, lors de son intervention télévisée à 20 heures, après quatre samedi de manifestations, d'émeutes et de violences à travers la France quadrillée par les «gilets jaunes» en colère. Sans effets immédiats sur leur mobilisation: mardi, de nombreux barrages demeuraient en place à travers la France et une journée d'action dans les lycées et les universités est prévue. L'une des meneuses du mouvement en Bretagne, Jacqueline Mouraud, a pour sa part appelé à une «trêve».

À ce sujet, lire également: Emmanuel Macron décrète «l’état d’urgence économique et sociale»

Ceux qui attendaient des gestes sociaux de la part du président Français ont néanmoins obtenu gain de cause. Le revenu global des actifs payés au salaire minimum – le SMIC, même s'il n'a pas été cité – augmentera de 100 euros à partir du 1er janvier 2019. Les heures supplémentaires seront défiscalisées et exemptées de charges, comme sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Les entreprises seront incitées à verser une prime de fin d'année sur laquelle ne pèseront ni impôts, ni cotisations. Les hausses de taxes annoncées (celle de la CSG) seront annulées pour tous les retraités qui perçoivent moins de deux mille euros par mois...

Lire aussi: Quelles réponses à la révolution «jaune»?

Un réel coup de pouce financier

Au total, un réel coup de pouce financier est acté, doublé par la confirmation de l'abandon de l'augmentation prévue des taxes sur le carburant – chiffrées à environ quatre milliards d'euros – à l'origine de la levée de boucliers transformée au fil des semaines en quasi-insurrection.

Quid, en revanche, de mesures plus structurelles? Quid de la transition écologique et de l'avenir de la taxe carbone qui a mis le feu aux poudres dans la rue? Quid d'une réforme plus importante de la fiscalité pour diminuer la pression sur les ménages modestes et sur la classe moyenne? Quid du tournant du quinquennat? Pas d'annonces concrètes de ce coté-ci, sauf l'annonce d'ouvrir le débat sur ces sujets dans les trois mois au fil d'une grande consultation nationale.

La demande symbolique – répétée sans cesse par les manifestants – d'un retour de l'impôt sur la fortune (ISF) partiellement abrogé en 2017, n'a pas été retenue. Fidèle à son approche libérale, le chef de l'Etat français a au contraire répété  que sa suppression avait permis de contenir l'exil des capitaux en dehors de France, et que cela servait la création d'emplois.

Un omniprésent «je» pour rappeler la position de premier responsable

Le plus étonnant, dans cette intervention durant laquelle le terme «gilets jaunes» n'a jamais été prononcé, n'était peut être pas, d'ailleurs, dans ces annonces financières. A ce niveau de tensions, Emmanuel Macron devait lâcher du lest. Plus marquante en revanche aura été l'absence, hier soir, de décision politique majeure, hormis cet engagement à accoucher d'un «nouveau contrat pour la nation». Le tout ponctué de «je», pour bien marquer qu'il reste, au sommet de l'exécutif, le premier responsable des changements à venir.

Un statu-quo rejeté d'emblée par de nombreux manifestants qui, à travers la France, ont poursuivi leurs barrages durant la nuit, et se tenaient mobilisés ce mardi matin à l'aube: «Il nous propose des miettes», expliquait sur la radio France Info, Johann, un manifestant de la région de Lille. «La fracture avec lui est consommée. Nous n'avons plus confiance.»

Le leader de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon a pour lui estimé que «cette distribution de monnaie ne peut pas calmer la révolution citoyenne», jugeant probable la poursuite des protestations ce samedi, pour un acte V de la mobilisation...

Lire également: Le ras-le-bol fiscal, un rituel français

Pas de remaniement du gouvernement

Point clef: le premier ministre Edouard Philippe, issu de la droite, n’est pas remplacé et le gouvernement n’est pas remanié. Autre élément révélateur: l’absence de toute référence, dans ce discours présidentiel d’une quinzaine de minutes, à l’extension du référendum d’initiative populaire, pour ouvrir la porte à plus de démocratie directe, revendication fréquente chez les «gilets jaunes». «Les bonnes politiques émergeront du terrain» a promis Emmanuel Macron, qui a placé les maires au centre du jeu institutionnel à venir.

«Le débat se déroulera partout, sur le terrain. Un débat sans précédent. Un débat au niveau national», a-t-il déclaré, proposant aux Français une sorte de nouvelle «grande marche», comme celle organisée durant sa campagne victorieuse.

Notre commentaire: Sauver le macronisme

Le «tête-à-tête» se poursuivra... ou est-ce un face-à-face?

Le face-à-face va donc se poursuivre. Certes, Emmanuel Macron a joué la compassion, citant les difficultés des familles modestes ou des mères de famille isolées pour joindre les deux bouts. Certes, le chef de l’État a promis de recevoir cette semaine les grandes entreprises pour les convaincre de faire un effort en termes de salaires. Certes, le rôle des élus – qu’il ira rencontrer dans chaque région – est désormais réhabilité. Mais tout en proposant «d’assumer tous ensemble tous nos devoirs», le président français a en réalité opté pour la poursuite du «tête-à-tête» avec le peuple. À ses risques et périls dans un pays où sa cote de popularité n’a jamais été aussi faible, à près de 20%.

«Si je me suis battu pour bousculer le système politique, c’est pour vous. Ma légitimité, je ne la tiens que pour vous», a ainsi asséné Emmanuel Macron après avoir, d’emblée, affirmé que «les violences doivent cesser et le calme et l’ordre doivent régner». «Cette colère profonde, juste à bien des égards, peut être notre chance», a-t-il poursuivi. Pas sûr que les «gilets jaunes», dont il est devenu la bête noire et la cible de toutes les critiques, aient envie de l’aider à refonder son quinquennat.

Publicité