Le Temps: Comment vous apparaît le nouveau gouvernement israélien?

Yokhanan Manor: Le plus intéressant chez lui, c'est le changement de style et d'attitude, non seulement face aux grands dossiers comme le processus de paix et l'économie, mais aussi, et surtout, dans les rapports qui régissent les diverses composantes de la coalition. On voit s'établir des rapports de civilité. Les Israéliens avaient été habitués à des duels verbaux extrêmement violents, mais, durant le débat d'investiture à la Knesset, il n'y a eu aucun braillard. Cela tient à la personnalité réservée d'Ehud Barak, dont la réserve influence les autres membres du gouvernement. Peut-être va-t-on mieux ainsi à l'essentiel.

– Ehud Barak a passé la plus grande partie de sa vie sous l'uniforme. Il s'est entouré d'une large majorité d'anciens officiers. L'armée gouverne-t-elle aujourd'hui le pays?

– L'armée israélienne est composée en majorité de réservistes, c'est-à-dire de civils en uniforme. Cela dit, Ehud Barak a fait, lui, une carrière militaire. C'est comme cela: si, dans de nombreux pays, le service de l'Etat passe par l'administration publique, en Israël il passe souvent par les drapeaux.

– N'est-ce pas un paradoxe de voir nombre de généraux israéliens devenir les éléments moteurs du processus de paix?

– Non, car au cœur du processus de paix figurent les problèmes de sécurité. D'ailleurs, ces généraux ont déjà été impliqués dans le processus de pourparlers. Rappelez-vous que Lipkin-Shahak, par exemple, a négocié pendant des semaines avec le palestinien Nabil Sha'at la mise en œuvre des Accords d'Oslo. Le fait de servir l'Etat dans des domaines vitaux pousse les militaires à s'impliquer dans toutes les grandes questions nationales. Ces personnes ont aussi quelque chose en commun qui fait cruellement défaut aux politiciens: l'esprit de sérieux.

– Pendant très longtemps, le concept de «profondeur stratégique» sur le Golan et en Cisjordanie a dicté la politique des gouvernements israéliens successifs. Est-il aujourd'hui révolu?

– Oui, les dirigeants israéliens ont maintenant compris depuis longtemps que des accords de paix ont une valeur stratégique bien plus importante que le contrôle de telle ou telle colline.

– Si ce concept de profondeur stratégique est tombé en désuétude, la présence israélienne sur le Golan a perdu sa raison d'être. Ehud Barak, d'après vous, va-t-il rétrocéder la totalité du plateau du Golan à la Syrie en échange d'un traité de paix?

– Ma réponse à votre question est oui! Le plateau du Golan n'a plus aux yeux d'israël l'importance qu'il avait autrefois. On n'a même plus besoin de stations de surveillance. Les satellites américains sont là pour monter la garde. Il y a cependant une question très concrète à régler, c'est de savoir où va passer la frontière. La ligne du 4 juin ( celle d'avant la guerre de 1967) n'a aucune valeur juridique. Ce n'est pas même pas une ligne d'armistice, dans la mesure où les zones démilitarisées de part et d'autre ont été occupés aussi bien par les Israéliens que par les Syriens.

– Les colonies de peuplement du Golan seront donc démantelées?

– Il y a là un problème humain, douloureux. Mais il ne fera pas obstacle à la signature d'un traité de paix israélo-syrien

– En Cisjordanie et à Gaza il y a aussi beaucoup de colonies de peuplement? Ces colons doivent-ils aussi se préparer à plier bagages?

– Non! C'est tout à fait différent. Pour Israël, la Cisjordanie n'est pas considérée comme un territoire occupé, mais un territoire non attribué, étant donné que les Palestiniens ont rejeté le plan de partage de l'ONU de 1947. La négociation sur le règlement définitif aboutira à réparer l'erreur palestinienne de l'époque et conduira sans doute a la création de l'Etat de Palestine. Là aussi, il faudra établir une frontière. Il paraît certain qu'Israël conservera les régions à forte densité de population israélienne, soit 30% de la Cisjordanie. Les Palestiniens réclament au moins 80% de ce territoire. Un compromis sera nécessaire...

– Et Jérusalem, la plus grosse pomme de discorde?

– Les deux parties ont publié un document qui peut servir de base à la négociation. Mais il est aussi imaginable que la Ligue arabe prenne possession des mosquées Omar et el Aksa et de leur esplanade. Mais le reste de la ville restera sous souveraineté israélienne

Propos recueillis par S. R.