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Le «nouveau Pakistan» d’Imran Khan

Il a promis beaucoup. Imran Khan, arrivé en tête du scrutin législatif du 25 juillet, va prendre la tête d’une nation à la dérive

Le dépouillement des urnes des scrutins législatifs et provinciaux du 25 juillet se sera éternisé sur deux journées. Dû à la lenteur des transmissions d’un nouveau logiciel, l’embarrassant fiasco a manqué tourner au désastre. Les retards ont défrayé les accusations de fraudes électorales, après une campagne sous tensions, marquée par l’interférence des pouvoirs militaires. De ce cafouillage géant émerge le nouveau parti fort du pays, le Mouvement du Pakistan pour la justice (PTI), qui rafle 116 sièges au parlement, approchant de la majorité requise des 137.

Son chef, la légende du cricket Imran Khan, devrait former un gouvernement de coalition d’ici à quelques jours. Après 22 ans de combat politique, l’ancien athlète et play-boy de la jet-set atteint, à 65 ans, le pic de sa popularité. Il l’a gagnée sur la promesse du «changement» et d’une lutte obsessionnelle contre la corruption. Désormais, cet homme fort du Pakistan jure «de gouverner le pays comme il ne l’a jamais été auparavant».

Continuité d’un même scénario

«Lui au moins ne va pas tenter de se construire un empire financier en accédant au pouvoir», commente l’analyste et vétéran de la politique Ayaz Amir, dans un grand hôtel de Lahore. La première rupture incarnée par Imran Khan est en effet celle du rejet des grandes familles «corrompues», les Bhutto et les Sharif, qui ont dominé la politique du Pakistan et de ses 207 millions d’âmes. Imran Khan les juge responsables de tous les maux. Et les urnes ont parlé: la Ligue musulmane du Pakistan (PML-N) de Shahbaz Sharif ne décroche que 64 sièges, quand 43 autres reviennent au Parti du peuple pakistanais (PPP) de Bilawal Bhutto-Zardari. «La motivation politique d’Imran Khan a toujours été une volonté de changer les choses, poursuit Ayaz Amir. Aujourd’hui, il va vouloir le faire.»

Mais pour l’analyste et historien Yaqoob Bangish, cette victoire n’est au contraire que la continuité d’un même scénario. «Tous les partis au pouvoir l’ont été avec l’aide de l’establishment, dit-il. Imran Khan n’est pas différent. Il a été obligé de reproduire le modèle en s’appuyant sur l’armée et sur un trafic d’influence de politiciens.» Déficit commercial exorbitant, taux d’illettrisme élevé, corruption ou crise énergétique, le Pakistan dont hérite Imran Khan est un gigantesque chantier. L’économie sera son plus grand défi. «Comment la relancer, développer l’industrie et créer des emplois? s’interroge Ayaz Amir. Il n’y a pas d’argent.» Cette situation dégradée pourrait contraindre le pays à requérir l’aide du FMI. Inexpérimenté, Imran Khan n’aura pour lui que sa détermination et la nécessité de s’entourer des bonnes personnes.

Augmentation du vote extrémiste

Il lui faudra encore s’accommoder des forces nationalistes et islamistes du pays, lui qui a déjà cultivé ce type de relations, gagnant à une époque le surnom de «Taliban Khan». «Et les élections montrent une nette augmentation du vote extrémiste, souligne Yaqoob Bangish. Les partis modérés islamistes ont été décimés au profit des discours fondamentalistes. Imran Khan va probablement jouer avec ces forces.» «Mais la vraie question est de savoir comment Imran Khan va réussir à négocier avec l’armée», juge Kamran Shahid, journaliste vedette d’un talk-show politique. Le Pakistan, puissance nucléaire, a en effet encaissé les coups d’Etat militaires pendant la moitié de ses 71 années d’existence. Depuis la chute du général Musharraf en 2008, le pouvoir militaire continue à tirer les ficelles des gouvernements civils.

La politique à l’égard des talibans, de la frontière afghane ou du terrorisme ne va pas changer: ce sera la politique de l’armée

Ayaz Amir, analyste et vétéran 

«Imran Khan a la sympathie de l’armée, concède Yaqoob Bangish. Avec sa personnalité erratique, va-t-il suivre la ligne ou vouloir s’en affranchir?» Imran Khan aura peu de marge sur les dossiers liés à ses voisins, l’Afghanistan comme l’Inde, chasse gardée des militaires. Si la situation sécuritaire s’est améliorée ces dernières années suite à une série d’opérations contre les insurgés près de la frontière afghane, la région frontalière reste une poudrière. «La politique à l’égard des talibans, de la frontière afghane ou du terrorisme ne va pas changer: ce sera la politique de l’armée», assure Ayaz Amir.

Quant au dialogue avec l’Inde, il devrait rester au point au mort jusqu’à la tenue des élections générales dans le sous-continent l’an prochain. «Aucun dialogue ne sera possible tant que le premier ministre Narendra Modi, dont l’idéologie nationaliste hindoue est anti-pakistanaise, sera au pouvoir», présage Kamran Shahid.

Aux yeux d’Ayaz Amir, Imran Khan serait un bon candidat pour entamer un dialogue avec le frère ennemi: «Il connaît l’Inde mieux que tous nos précédents leaders.» Et d’ajouter en souriant: «Il est aussi le capitaine de cricket qui a mis l’Inde en échec sur son propre sol…»
Le futur premier ministre du Pakistan aura-il les épaules assez solides face à l’ampleur des défis? Cet ancien étudiant d’Oxford, dont la prestance sera un atout dans les sommets internationaux, va devoir poser ses marques. «Tous nos leaders sont venus au pouvoir en pensant qu’ils allaient changer les choses, sans y parvenir, rappelle Yaqoob Bangish. Imran Khan, lui, a promis de transformer le pays. C’est vraiment osé.»

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