Souvenez-vous de 2004. Le défunt projet de Constitution européenne battait son plein. Les plus fédéralistes des eurodéputés rêvaient d’une armature institutionnelle enfin digne, selon eux, des ambitions portées par l’Union. Les nouveaux pays-membres, entrés le 1er mai, venaient de découvrir ce scrutin compliqué, fait d’une addition de listes nationales pas toutes élues selon les mêmes modalités. C’était il y a un siècle. Du moins, en termes politiques modernes..

Les 736 eurodéputés élus entre le 4 et le 7 juin ont, eux, seront confrontés, à partir de leur première session mi-juillet, à un tout autre paysage institutionnel. Les « Non » français et néerlandais de 2005, puis le « Non » Irlandais du 12 juin 2008 sont passés par là. Tous savent que le Traité de Lisbonne, s’il survit à une seconde votation irlandaise, sera pendant longtemps la colonne vertébrale de l’UE. L’oeuvre institutionnelle, bien qu’incomplète, devra être mise de coté par les élus, que d’autres défis attendent. A commencer par celui dont dépendra la prochaine législature: la consolidation, patiente, de la crédibilité parlementaire européenne.

Telle est en effet, dictée par les urnes pendant ces quatre jours de vote, la mission première des nouveaux élus: démontrer, surtout si les pouvoirs du parlement européen sont étendus comme le prévoit le Traité de Lisbonne, que le débat politique entre Strasbourg et Bruxelles n’est pas un ballet convenu d’avance, ligoté par les Etats et leurs gouvernements. Or la visibilité, comme la pédagogie, passe pour cela par la consolidation d’une fonction cruciale: celle de contrôle. Contrôle de la Commission européenne, dont les eurodéputés devront, dès juillet, approuver le président choisi par une majorité d’Etats-membres. Contrôle ensuite des commissaires européens choisis par les gouvernements nationaux, qu’ils auditionneront un par un en commission. Mais aussi contrôle des grandes ambitions de l’UE, par exemple en matière de lutte contre le réchauffement climatique: le parlement européen doit jouer ce rôle de gardien s’il veut être peu à peu investi d’une plus grande confiance.

On pense aussi à la crise économique, à ses causes, et aux moyens mis en oeuvre pour en sortir. Les eurodéputés, parce qu’ils sont en théorie au dessus des débats nationaux, peuvent pousser les feux de solutions communautaires que la Commission, face à des Etats membres récalcitrants, hésite tant à proposer. Ils ne peuvent bien sur pas le faire en proposant des lois, puisque la Commission a, seule, le monopole d’initiative. Mais ils se doivent, là encore, de peser sur l’exécutif contraint de prêter de plus en plus d’attention à l’hémicycle. Un travail à l’opposé de la confrontation, défendue par les populistes de tous bords, au nom du « rapprochement avec les citoyens ». Un travail de persuasion, de lobbying, de pressions distillées sur chaque commissaire et, surtout, sur leur chef. L’ambition doit être le maître mot de ce parlement dont la législature, cinq ans après les élargissements de 2004 et 2007, doit être celle de la maturité à vingt-sept. Avant que ne frappent à la porte la Croatie, sans doute en 2010, peut-être accompagnée de l’Islande sinistrée.

Le parlement européen, comme vient à nouveau de le montrer le scrutin de ces derniers jours, ne gagnera pas sa légitimité et la confiance des citoyens de l’UE sur le terrain politique traditionnel. Il devra toujours, faute de débat politique européen, se contenter d’être un peu une assemblée législative par défaut, otage des convulsions politiques nationales et même parfois, des élections organisées parallèlement. Le défi, le seul qui compte pour que vive cette machine compliquée qu’est l’Union européenne, est qu’il apporte à celle-ci l’indispensable contrepoint des peuples. L’Europarlement doit simplifier la vie de ses 500 millions d’administrés. Il doit penser utile pour les individus, et pas seulement en renforcant les législations sur les jouets en plastique importés, ou la directive REACH sur les produits chimiques. Quantité d’aspects du droit européen ne sont pas appliqués. Quantité de particularismes essentiels à la diversité culturelle de l’UE ont besoin d’être respectés, voire protégés. Or l’Union, à la fois grand marché et espace politique, n’a pas vocation à toujours protéger. Elle doit aussi innover, penser en termes stratégiques, oser porter la parole européenne au delà du continent. Le parlement, lui, doit pouvoir être ce recours. La crédibilité qu’il y gagnera, peu à peu, consolidera sa légitimité.