Revue de presse

Le nouveau président-clown ukrainien ouvre une page blanche

Cinq ans après l’expérience de Maïdan, le «dégagisme» et la fatigue devant la corruption et la guerre l’ont emporté. Mais la victoire avec 73% des voix de l’humoriste Volodymyr Zelensky inquiète la presse

Les Ukrainiens de Suisse ont beau avoir voté Petro Porochenko à 73,88% (dans leur ensemble, les Ukrainiens de l’étranger se sont prononcés pour l’ex-président à 56%), ainsi que l’indique le quotidien populaire KP, c’est bien le comique Volodymyr Zelensky qui l’a emporté de loin au deuxième tour de l’élection présidentielle hier, recueillant 73% des voix après décompte de 90% des bulletins. «C’est à l’est que le comédien a réalisé le plus gros score, 87,7%», écrit le quotidien Gazeta, cité par le Courrier international. A l’est, où la guerre larvée contre les Russes continue.

Lire: Présidentielle en Ukraine: victoire écrasante du comédien Zelensky

Une photo revient en boucle sur tous les sites d’information ukrainiens, celle du président élu, la bouche grande ouverte d’étonnement réjoui, s’applaudissant lui-même, sous les confettis, devant un écran géant qui affiche ses succès. «L’Ukraine se dote d’un nouveau préZEdent», écrit le site Oukraïnska Pravda, jouant avec le surnom de Volodymyr Zelensky, «Ze».

Dans l’autre camp, Petro Porochenko «a pleuré» écrit KP, qui cite le perdant: «Le mois prochain, je quitterai le poste de chef de l’Etat, c’est ce qu’a décidé la majorité des Ukrainiens, et j’accepte cette décision. Je quitterai le bureau, mais je tiens à souligner fermement que je ne quitterai pas la politique.» Le parlement est largement hostile au nouveau président, et une loi très controversée sur la langue est agendée cette semaine – il est d’ailleurs intéressant de lire, en fonction des titres de presse, comment le prénom du nouveau président est «ukrainisé» ou pas (Vladimir ou Volodymyr)… Le «serviteur du peuple» Zelensky, du nom de la série qui l’a rendu célèbre et populaire, est prévenu: son plébiscite sera de courte durée.

«Dans un avenir proche, cet énorme pourcentage de votes en sa faveur va peser sur les épaules du nouveau président, car il s’accompagne du fardeau de lourdes responsabilités, surtout dans les terribles conditions que connaît l’Ukraine dans les domaines de la politique, de l’économie et de la sécurité, analyse en effet Ivan Kapsamoun dans Day. D’autant plus que la campagne pour les législatives démarre dès à présent. Dépourvu de toute forme d’expérience politique, n’ayant dévoilé aucune stratégie précise, ce président représente en lui-même un nouveau défi pour notre pays. Et un risque.»

Lire: Le dégagisme en Ukraine inquiète Moscou

«Fiasco triomphal»

C’est l’incertitude à laquelle l’Ukraine fait désormais face que soulignent de très nombreux commentateurs. «Je serai ravi si, dans un an, vous me dites que je me suis trompé dans mes prévisions, commente l’éditorialiste et blogueur Pavel Kazarin, qui parle d’un «fiasco triomphal». Je voudrais savoir que Vladimir Zelensky est plus compétent et plus efficace que Petro Porochenko, qu’il pourra libérer les marins capturés, qu’il libérera les prisonniers politiques, qu’il maintiendra l’indépendance de la banque nationale, qu’il ne jouera pas avec la planche à billets, qu’il ne transformera pas le pays en Venezuela. J’applaudirai si, avec lui, l’armée continue à se rééquiper, si le pays continue à se diriger vers l’Europe et à coopérer avec le FMI, l’OTAN et Bruxelles.» En creux, tout ce que le journaliste redoute.

L’inquiétude est perceptible au-delà des frontières de l’Ukraine, tant l’élection de Volodymyr Zelensky s’inscrit aussi dans le populisme dégagiste à l’œuvre depuis plusieurs années, à l’ombre du puissant voisin russe.

«Saut dans l’inconnu»

«Washington craint que le nouveau président ne se rapproche de Moscou. C’est le premier message que «l’Occident collectif» transmet au président ukrainien nouvellement élu, croit savoir Vesti. Au cours des cinq dernières années, les Etats-Unis et l’Union européenne ont collaboré étroitement avec Porochenko pour empêcher le rapprochement de l’Ukraine avec Moscou. Selon des responsables européens, ils s’inquiètent vraiment de savoir si Zelensky sera capable de résister à Moscou et d’assurer l’avancée de l’Ukraine sur la voie pro-européenne.»

«Le pays fait un saut dans l’inconnu», titre Le Monde, avec un «populisme d’un type nouveau: un populisme «sympa», pro-européen, qui ne cherche pas le clivage mais le rassemblement d’une Ukraine aux identités morcelées […] De fait, la tâche qui attend Volodymyr Zelensky est gigantesque. «Casser le système», comme l’a promis le candidat, sous la pression constante d’une Russie agressive et déterminée à faire échouer son voisin, sera bien plus difficile que de remporter la confiance des électeurs.»

«La télévision 1+1, deuxième chaîne du pays, et Instagram, 4 millions de followers, auront été les armes de destruction massive du candidat Zelensky, qui a dynamité les codes des campagnes politiques, en Ukraine, mais peut-être aussi en Europe […] Volodymyr Zelensky a scellé sa victoire chez les jeunes, ceux-là mêmes qui ont porté son hologramme dans la série, note Le Figaro. Au premier tour, 45% des moins de 25 ans ont voté pour lui. Une période de recomposition politique s’est ouverte à Kiev dimanche soir. L’intelligentsia portée au pinacle après la révolution de Maïdan est sous le choc de l’arrivée d’un impétrant aux codes culturels populaires. Le prochain épisode de la saga Zelensky est déjà haletant: va-t-il comme dans Serviteur du peuple nommer ses copains ministres, ou bien faire des compromis avec l’establishment et les oligarques?»

Une facette moins évoquée de l’élection de Volodymyr Zelensky: il est juif (non pratiquant). Ce qui fait de l’Ukraine, tristement réputée pour avoir été le pays de la «Shoah par balles», le seul pays hors Israël dont le président et le premier ministre sont juifs. L’événement est très présent sur les réseaux sociaux.

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