Etre expédié en Albanie après plusieurs années passées enfermé à Guantanamo n'est peut-être pas la panacée pour un Chinois. C'est ce qui est pourtant arrivé à cinq Ouïgours, des Chinois musulmans, après leur libération de la base américaine en mai 2006. Motif: selon la Convention internationale pour les réfugiés, on ne peut renvoyer quelqu'un dans son pays d'origine s'il y risque la prison ou de mauvais traitements. Le groupe avait justement été arrêté au Pakistan alors qu'il fuyait la répression de Pékin, agacé par les ambitions indépendantistes des Ouïgours.

Déclarés «libérables»

Dix-sept autres Chinois sécessionnistes se trouvent encore à Guantanamo, bien qu'ils aient été déclarés «libérables» en 2004 et blanchis de toute activité terroriste. Un juge fédéral de Washington a ordonné mardi qu'ils soient relâchés sur le territoire américain. Le Ministère de la justice a déjà fait appel, arguant que le privilège d'une telle décision revenait à l'exécutif.

«La Cour de Washington a mis en avant deux règles tout à fait légitimes, énonce Louise Doswald-Beck, professeur de droit international à l'Académie de droit international humanitaire et de droits humains, à Genève. D'abord, un juge peut demander à voir les détenus de visu afin d'étudier la légalité de leur enfermement. Ensuite, lorsque le principe de non-refoulement s'applique, par crainte de mauvais traitements dans l'Etat d'origine, le pays d'accueil garde les personnes concernées, au moins provisoirement. C'est encore plus évident dans ce cas-là, puisque les captifs ont été amenés de force par les Américains dans leur base de Guantanamo.»

Dans un second temps, l'Etat peut se replier sur un pays tiers afin d'assurer une terre d'asile aux réfugiés. «Là, il n'y a pas de règles, poursuit la juriste. Tout est question de négociation. On essaie de trouver une solution qui contente raisonnablement tout le monde, en s'assurant que les individus seront bien traités.»

Aucune charge

Un premier groupe d'Ouïgours, ainsi, avait été accueilli en Albanie après des mois de discussions. «Personne ne voulait se fâcher avec Pékin, commente Manon Schick, porte-parole d'Amnesty International. Et puis surtout, la communauté internationale estime, à juste titre, qu'il revient aux Etats-Unis de régler ce problème qu'ils ont eux-mêmes créé.»

Une cinquantaine de détenus de Guantanamo sont encore concernés par cette problématique du non-refoulement. Hormis les Chinois, des Algériens, des Irakiens, des Libyens, des Russes, des Somaliens, des Syriens, des Tunisiens ou encore des Ouzbeks. Aucune charge ne pèse contre eux, le Pentagone leur a retiré l'étiquette de «combattants ennemis» qui prévaut dans les geôles de l'île cubaine. Certains y sont enfermés depuis sept ans. «Cette situation est largement ironique. L'administration Bush garde ces hommes par crainte de mauvais traitements alors qu'elle a elle-même déplacé des gens pour qu'ils soient interrogés - donc torturés - à l'étranger et qu'elle les torture elle-même à Guantanamo», dénonce Manon Schick. Les Chinois, par exemple, sont encore actuellement maintenus à l'isolement vingt-deux heures sur vingt-quatre.

Amnesty International a déposé plusieurs demandes d'asile concernant ces prisonniers indésirables. La section suisse de l'ONG a remis un dossier en ce sens à Berne; il concerne un ressortissant chinois. «Nous maintenons la requête malgré l'arrêté du juge fédéral car les décisions de la justice américaine sur Guantanamo sont très souvent restées lettre morte auprès de l'administration Bush», relève Manon Schick, plaçant ses espoirs dans la présidentielle de novembre.