Trois vagues d’oligarques ont successivement occupé des positions dominantes sur l’économie russe au cours des 20 dernières années. La première, la plus sauvage, fut celle de l’accumulation primaire de capital. Les esprits les plus dégourdis, les plus créatifs et téméraires, ont utilisé une poignée de schémas leur permettant, plus ou moins légalement, d’accumuler des devises étrangères, indispensables face à un rouble victime d’hyperinflation.

La plupart du temps, il s’agissait d’importer en Russie des biens rarissimes: des voitures étrangères (Boris Berezovski), jeans, ordinateurs, produits cosmétiques, etc. Les sommes accumulées servaient à créer des banques (Menatep pour Mikhaïl Khodorkovski, Onexim pour Vladimir Potanine ou Alfa pour Mikhaïl Fridman), fournissant des crédits à des ministères ou entreprises d’Etat (cherchant désespérément des liquidités), en échange d’influence au plus haut niveau.

Cette influence leur a permis d’acquérir, pour une fraction de leur valeur, des entreprises privatisées entre 1993 et 1996.

La seconde vague a vu, à la fin des années 1990, l’émergence de trentenaires (Roman Abramovitch, Oleg Deripaska, Alexeï Mordachov) sortir vainqueurs de conflits – parfois sanglants – dans l’industrie métallurgique, et se retrouvant seuls ou presque à la tête d’immenses combinats générant des milliards de dollars de chiffres d’affaires annuels. Ces deux vagues d’oligarques, sous la coupe du plus influent d’entre eux, Boris Berezovski, sont tombées d’accord pour remplacer l’impopulaire et malade président Boris Eltsine par le vigoureux et – du moins ainsi leur paraissait-il – loyal Vladimir Poutine.

A peine arrivé sur le trône en 2000, ce dernier prétend radicalement changer les règles du jeu, intimant aux oligarques de sortir du champ politique et de rester tous à équidistance du Kremlin. Pour mieux se faire comprendre, il fait tomber quelques têtes, dont les plus connues sont Boris Berezovski (qui s’exile en Angleterre où il est décédé samedi dernier) et Mikhaïl Khodorkovski, exproprié de Yukos et emprisonné depuis 2003. Les oligarques faisant clairement allégeance au nouveau maître du Kremlin sont autorisés à poursuivre leur enrichissement à un rythme enivrant.

C’est à ce moment-là qu’arrive une troisième vague d’oligarques, beaucoup plus discrets. Ces hommes appartiennent au premier cercle des intimes du président. Anciens des services secrets ou non, ils connaissent Vladimir Poutine depuis les années 1980 ou 1990. Ce sont, comme lui, des Pétersbourgeois. Mais comment s’enrichissent-ils, alors que les grands groupes pétroliers et sidérurgiques – perles de l’économie russe – sont déjà privatisés et que la tendance est plutôt à la renationalisation? Deux possibilités: le négoce de matières premières ou les appels d’offres de l’Etat, ou de compagnies contrôlées par le Kremlin.

Qualifié «d’ami du président» par la presse russe, Guennadi Timtchenko, 60 ans, a vu sa fortune exploser ces dernières années. Il est complètement inconnu jusqu’en 2007, lorsque des opposants au Kremlin affirment qu’à travers sa société de négoce Gunvor (basée à Genève), il contrôlerait jusqu’à un tiers des exportations de pétrole russe hors oléoducs. Sa fortune, alors estimée autour de 400 millions de dollars, enfle à une vitesse incroyable. Le magazine Forbes l’estime aujourd’hui à 14,1 milliards de dollars, soit 5 milliards de plus que l’année dernière.

Depuis 2008, il a considérablement élargi ses activités. Hormis ses 44% dans Gunvor, il possède 23% dans le second groupe gazier russe, Novatek, 80% de la société de construction StroiTransGaz (fournisseur de Gazprom, entre autres), 37% du leader de la pétrochimie russe Sibur, 12,5% de Sogaz, l’un des principaux assureurs du pays. Et la liste est loin d’être close. S’il n’est aujourd’hui classé qu’à la 9e place parmi les grandes fortunes russes, Guennadi Timtchenko est considéré comme l’homme d’affaires le plus influent du pays. Le politologue Evgueni Mintchenko le désigne comme l’un des neufs membres du «politburo» informel de Vladimir Poutine, et surtout le plus proche du président. Après avoir longtemps nié connaître Vladimir Poutine, Guennadi Timtchenko admet le rencontrer «de temps en temps», mais continue à réfuter le fait que sa fortune soit liée à leurs rapports personnels.

Un autre homme d’affaires est inclus dans le fameux «politburo»: Iouri Kovaltchouk. Un autre ami de 20 ans du président, qui possède un empire médiatique et immobilier. Et surtout, il est le principal actionnaire de l’assureur Sogaz, qui récupère les gros appels d’offres de Gazprom, Rosatom (monopole d’Etat du nucléaire), et de l’administration présidentielle.

Quant au milliardaire Arkady Rotenberg, il connaît Vladimir Poutine depuis 1964, lorsque les deux hommes pratiquaient ensemble le judo. C’est aussi à partir de 2007 que sa fortune décolle, avec les énormes contrats que sa société StroïGazMontage exécute pour Gazprom.

La presse russe continue de suivre avec attention le succès de ces hommes. Le quotidien Vedomosti a révélé, le 25 février, que quatre sociétés russes appartenant à des milliardaires proches de Vladimir Poutine (dont Arkady Rotenberg et Guennadi Timtchenko) ont récupéré des contrats d’une valeur de 3 milliards d’euros, rien que pour la construction de routes et de ponts autour de Moscou. Soit deux tiers des appels d’offres lancés par la capitale. Deux semaines plus tard, la version russe du journal Forbes, après avoir analysé 2000 commandes d’Etat, signalait la même concentration entre les mains d’une poignée d’oligarques apparus après 2005 et réputés proches de Vladimir Poutine. Rien ne pourra arrêter cette troisième vague, hormis la chute du président.

[* M. Guennadi Timtchenko conteste formellement l’affirmation selon laquelle «il aurait pendant longtemps nié connaître M. Vladimir Poutine»]

Guennadi Timtchenko est l’un des neufs membres du «politburo» informel de Vladimir Poutine