Enfant surnuméraire, barbe, voile, fréquentation de la mosquée, pèlerinage à La Mecque, parents à l’étranger ou comportement «n’inspirant pas confiance» sont autant de motifs invoqués par les autorités chinoises pour enfermer les Ouïgours dans des «centres de formation professionnelle» pour au moins un an.

C’est ce que révèlent de nouveaux documents administratifs chinois publiés lundi par 12 médias, dont Le Monde, qui dateraient d’au moins un an. Ces 130 pages d’archives rendues publiques sous le nom de «Karakax list» détaillent l’incarcération de 311 personnes et précisent les informations d’une précédente fuite, en novembre dernier, les «China leaks», qui décrivait le fonctionnement et la gestion de ce que les Ouïgours en exil appellent des «camps de concentration».

En ouïgour, on dit «lager»

«Ces documents sont importants car c’est la confirmation officielle des témoignages que nous avons déjà», explique Jewher Ilham, une militante de la cause ouïgoure ayant trouvé refuge aux Etats-Unis et qui prépare un documentaire sur cet univers concentrationnaire. Invitée dans le cadre du Geneva Summit for Human Rights and Democracy, qui se tenait mardi à Genève, elle qualifie le chiffre d’un million de détenus, couramment évoqué par l’ONU et des ONG, d’estimation «prudente». «Aux Etats-Unis, tous les Ouïgours que je connais ont entre un et dix membres de leur famille qui ont été arrêtés. Il y a même une personne dont 76 proches ont disparu.»

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Selon la militante, cette politique de répression qui s’est abattue sur le Xinjiang au nom de la lutte contre l’extrémisme religieux aurait débuté dès 2013-2014, mais ce n’est qu’à partir de 2017 qu’on a commencé à comprendre qu’il y avait un système. Les détenus sont répartis entre camps de rééducation, camps de travail et prisons. En ouïgour, on appelle cela les «lager», précise l’étudiante en sciences politiques.

«Pars, et ne me pleure pas»

Jewher Ilham est la fille de Ilham Tohti, l’un des intellectuels ouïgours les plus influents condamné en 2014 à la prison à perpétuité pour «séparatisme et extrémisme». Elle devait embarquer à l’aéroport de Pékin avec lui en direction des Etats-Unis quand il a été appréhendé. C’était en février 2013, elle avait 18 ans et quittait pour la première fois son pays. Son père, qui avait obtenu une bourse dans une université américaine, l’a alors convaincue de s’envoler, seule. «Pars, pars, ne pleure pas, m’a-t-il dit. J’imagine que j’étais son dernier espoir qu’un membre de la famille puisse rester libre et témoigner.»

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Les dernières nouvelles de son père remontent à 2017. En décembre dernier, elle s’est rendue à Strasbourg pour le représenter au Parlement européen, qui venait de lui décerner le Prix Sakharov pour la liberté de l’esprit (Ilham Tohti avait déjà obtenu le Prix Martin Ennals en 2016).

Mariages forcés interethniques

Evoquer la répression des Ouïgours reste compliqué. Dans une récente interview à la NZZ, l’ambassadeur de Chine en Suisse, Geng Wenbing, rappelle la position de Pékin: les «camps de concentration» du Xinjiang sont une invention des Etats-Unis à laquelle seuls les médias occidentaux donnent du crédit. La preuve? «Aucun pays musulman ne critique la Chine.»

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«C’est un problème», convient Jewher Ilham. Elle avance quelques éléments de réponse pour expliquer ce silence: les Ouïgours installés dans ces pays ne peuvent pas parler au risque d’être déportés en Chine (comme cela a été récemment fait par la Turquie). Hormis la raison d’Etat et les intérêts économiques, la militante souligne le manque d’informations dans les Etats musulmans, Pékin intervenant à chaque fois que des articles se montrent critiques envers la Chine.

Le pouvoir chinois continue de promouvoir la colonisation du Xinjiang en favorisant les mariages interethniques, les hommes han étant incités à marier des femmes ouïgoures avec la promesse d’une récompense de 90 000 yuans (12 500 francs), explique Jewher Ilham. «Si la famille ouïgoure refuse, elle est considérée comme extrémiste. Lors du mariage, il faut saluer le drapeau national.»