De guerre lasse. Bombe après bombe, la restitution systématique de l'information en provenance d'Irak finit par décourager. Les tueries quotidiennes en Mésopotamie se suivent et se ressemblent jusqu'à lasser. Mercredi encore, six employés sunnites d'une centrale électrique ont été assassinés entre Kirkouk et Hawija. Deux chiites ont été tués à Sadr-City dans l'explosion d'une voiture piégée. Combien d'images pour raconter cette routine de l'horreur? Combien de photos pour donner un visage à cette guerre devenue banale?

De moins en moins, si l'on en croit un spécialiste de l'image politique: «Les images de la guerre en Irak ont fini par lasser, note Laurent Gervereau, président de l'Institut des images à Paris et auteur de Montrer la guerre?: Information ou propagande. Ce sentiment s'explique entre autres par l'impossibilité de superposer quotidiennement l'horreur à l'horreur. L'attention glisse; le regard se porte naturellement ailleurs, même si la violence continue.»

Quatre ans après l'invasion de l'Irak par les troupes de la coalition emmenée par les Etats-Unis, difficile parfois de maintenir l'intérêt du public. Pour relayer une information attractive en provenance d'Irak, les sites internet, eux, se multiplient.

Sur http://www.obleek.com/iraq: une simple carte de l'Irak. La mort de chaque soldat de la coalition y est répertoriée chronologiquement. Un point clignote en rouge le jour de chaque décès, assorti d'un clic en fond sonore, à chaque militaire tué (plus de 3000 pour les Etats-Unis à l'heure actuelle). L'animation devient particulièrement parlante quand le cliquetis s'affole les jours les plus meurtriers pour la coalition. Sur http://icasualties.org, le même type de carte met en scène ce décompte macabre, cette fois en pointant la provenance aux Etats-Unis de chaque GI tué en Irak.

Tout aussi impressionnant, sur http://nationalpriorities.org: une simple série de chiffres, en mouvement perpétuel, qui indiquent un nombre vertigineux: 414280654357, soit la somme en dollars dépensée par les Etats-Unis en Irak, selon une estimation. Le compteur tourne à la vitesse vertigineuse de 250000 dollars par minute.

Nombre de sites ont recours à des graphes animés, camemberts et autres cartes interactives. Autant d'indicateurs virtuels de la violence en Irak qui rendent compte de la réalité des opérations sur le terrain irakien avec force. Pour Laurent Gervereau, la mise en perspective de chiffres et de statistiques via des animations virtuelles offre une perspective saisissante: «Internet donne un regard quantitatif très impressionnant sur la guerre. Dans leur aspect brut, les chiffres recensés et mis en scène sur le Web ont une puissance évocatrice très forte. Le rapport froid aux événements que permet Internet a un pouvoir de mobilisation de l'opinion extrêmement puissant.»

La multiplication des sites sur l'Irak peut-elle changer pour autant la perception de la guerre? «C'est précisément ce que cherchent la plupart des auteurs des sites, répond Jean-Marie Charon, chercheur au CNRS et coauteur de Armes de communication massive. Informations de guerre en Irak: 1991-2003. Mais une telle démarche pose la question de la valeur de l'information.» «S'agit-il de chiffres réels? Mis en avant de cette manière, ne masquent-ils pas d'autres réalités du terrain, tout aussi importantes?», interroge à son tour le chercheur.

Le recours à Internet permet en tout cas un recul par rapport à la dimension émotionnelle de la guerre. «Les auteurs de ces sites sont souvent des professionnels des nouvelles technologies qui mettent leur compétence au service de l'information, poursuit Jean-Marie Charon. Ils proposent une valorisation technique de l'information et ont une démarche scientifique qui permet de se démarquer de la surenchère des images choc.»

Le vrai visage de la guerre? «Entre la photo d'un cadavre à Bagdad, la photo de milliers de paires de rangers vides alignées sur une place de Washington par les familles des GI tués en Irak et une animation virtuelle sur Internet, pas de hiérarchie», selon Laurent Gervereau. «En revanche, nous sommes aujourd'hui à un stade de la guerre où les vecteurs classiques de l'information par l'image ont perdu de leur puissance d'évocation. Après quatre ans d'enlisement, les données compilées sur Internet sont plus efficaces que les images des carnages. Elles sont devenues le vecteur de mobilisation le plus efficace.»