France

Le nouvel antisémitisme

Auteur d’une vaste enquête sur la tentation antisémite en France, le sociologue Michel Wieviorka livre son analyse du phénomène Dieudonné. Selon lui, l’humoriste rassemble trois publics, l’un issu de l’extrême droite, un autre de l’immigration, un troisième composé de jeunes rebelles au système

Le nouvel antisémitisme

Le premier spectacle de la tournée de Dieudonné a finalement été interdit. Auteur d’une vaste enquête sur la tentation antisémite en France,le sociologue Michel Wieviorka livre son analyse du phénomène

Au terme d’une journée de suspense et de rebondissements judiciaires, Dieudonné n’a finalement pas pu jouer jeudi soir son spectacle Le Mur au Zénith de Nantes. A une heure et demie du début du one-man-show, Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, est parvenu à le faire interdire au nom de la lutte contre les dérives racistes, antisémites et négationnistes.

En début d’après-midi, les avocats de l’humoriste avaient pourtant obtenu une première victoire: le Tribunal administratif de Nantes avait suspendu l’interdiction prononcée par le préfet qui s’appuyait sur la circulaire de Manuel Valls. Selon lui, la liberté d’expression prime sur le risque de trouble à l’ordre public. Mais le ministre de l’Intérieur a immédiatement riposté, faisant appel auprès du Conseil d’Etat, la plus haute juridiction administrative du pays. Celle-ci s’est prononcée quelques heures plus tard, un tempo exceptionnel: elle a cassé la première décision et maintenu l’interdiction du spectacle, au vu notamment des risques d’atteinte à la dignité humaine. «C’est une victoire pour la République», s’est félicité Manuel Valls.

Le sociologue Michel Wieviorka, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, auteur d’une vaste enquête sur l’antisémitisme et le racisme*, analyse le phénomène Dieudonné et explique comment l’humoriste «capitalise sur le nouvel antisémitisme lié à la haine d’Israël».

Le Temps: Les propos racistes contre la ministre Christiane Taubira tenus il y a quelques semaines par des militants opposés au mariage gay, puis une phrase de Dieudonné s’attaquant au journaliste de France Inter Patrick Cohen, ce qui a conduit le parquet de Paris à ouvrir une enquête préliminaire pour incitation à la haine raciale et déclenché une intense polémique sur le contenu du spectacle… Que se passe-t-il en France?

Michel Wieviorka: La France vient de vivre deux épisodes stupéfiants: le retour d’un racisme archaïque, colonial, anti-Noirs, qui animalise ses cibles, d’une part, puis autour de Dieudonné, la prise de conscience avec acuité de la vitalité de l’antisémitisme. Les deux dossiers méritent d’être analysés de façon distincte, mais il y a beaucoup de recoupements. S’agissant des attaques contre Christiane Taubira, j’estime que le racisme archaïque et colonial qui s’est exprimé à cette occasion n’avait jamais complètement disparu, même si dans l’ensemble il est plutôt en régression. Simplement, ici, il s’agit avant tout d’un racisme de rejet, de peur, d’inquiétude, d’exaspération alors que, dans le passé, ce racisme était fait de mépris, d’intentions de domination et d’exploitation. Depuis une quarantaine d’années en France, le racisme s’est transformé, il est devenu culturaliste, différentialiste. Il est moins basé sur les attributs physiques: le nouveau racisme consiste à dire que l’autre est culturellement différent et ne pourra jamais s’intégrer.

– Pourquoi ose-t-il s’exprimer publiquement?

– Je considère que la montée d’un Front national, qui prétend devenir respectable, ouvre un nouvel espace au racisme. Le FN, si l’on en croit Marine Le Pen, ne porte plus lui-même le racisme, mais il apporte des conditions favorables pour qu’il s’exprime. J’observe aussi que l’usage d’Internet et des réseaux sociaux pèse lourdement. Le numérique est associé à une culture de la liberté d’expression. Cela libère la parole et le sentiment qu’il n’y a plus de thème tabou, de sorte que les propos racistes cessent ­de devenir illégitimes et pénalement répréhensibles, ils deviennent des opinions comme les autres.

– Faites-vous la même analyse pour l’expression de l’antisémitisme?

– Oui, on le voit parfaitement autour du phénomène Dieudonné, ce personnage embarqué dans une spirale de provocation qui se radicalise au fur et à mesure que des décisions de plus en plus répressives sont prises contre lui.

– Qui Dieudonné attire-t-il dans ses spectacles?

– Il rassemble trois publics. D’abord un public d’extrême droite nationaliste et lepéniste qui se reconnaît, au nom de la nation et de la culture française, dans l’antisémitisme de Dieudonné, sa haine des juifs, son soutien au négationniste Robert Faurisson. C’est la face non respectable du FN qui s’exprime là, sa vieille garde représentée par Jean-Marie Le Pen. Son deuxième public, issu notamment de l’immigration originaire d’Afrique, d’Afrique du Nord ou des Antilles, se définit historiquement par la mémoire d’une souffrance, celle de peuples qui ont été colonisés, esclavagisés, victimes de la traite négrière, ou qui ont été exploités de façon raciste dans les usines françaises. Ce public se reconnaît dans le Dieudonné qui parle au nom de la souffrance historique des Noirs. Ces spectateurs ne sont pas forcément antisémites au départ, mais peuvent le devenir après s’être fait servir un discours de haine des juifs, accusés d’avoir joué un rôle dans le malheur de leurs ancêtres et de vouloir détenir le monopole de la souffrance historique.

– Une partie du public s’affiche en opposition au système. La «quenelle», qui rappelle un salut nazi inversé, est d’ailleurs qualifiée de «geste anti-système»…

– Oui, il y a un troisième public de rebelles, plutôt composé de jeunes hommes. Ils ont le sentiment que les systèmes médiatique, politique et intellectuel sont pourris, ils aiment la fibre libertaire de Dieudonné. Eux non plus ne sont pas nécessairement antisémites, mais peuvent le devenir si on leur sert l’idée que les juifs, c’est le système. Ce qui rassemble ces trois publics hétéroclites, c’est la haine des juifs. Très actifs sur Internet, ces fans font partie de ceux qui pensent que l’antisémitisme est une opinion: certains sont tout étonnés de découvrir que les propos antisémites sont criminels.

– Pour autant, les mêmes ressorts antisémites que dans les années 1930 sont-ils en jeu?

– Non. En France, l’antisémitisme a longtemps été un anti-judaïsme, les juifs étant avant tout considérés comme le peuple déicide; les représentations sur le juif et l’argent, le pouvoir ou l’action maléfique étaient alors marginales. C’est à partir de l’affaire Dreyfus, dans les années 1880-1890, que naît l’antisémitisme, le mot date d’ailleurs de cette époque: il est indissociable du nationalisme sans se décharger pour autant des thèmes sur le juif, la richesse et le pouvoir. Il fait du judaïsme non plus une religion, mais une race, et cette idée prospère jusque dans les années 1950-1960. Après la Seconde Guerre mondiale et le Concile Vatican II qui a mis fin, pour les catholiques, à l’enseignement du mépris envers les juifs, l’anti­sémitisme a régressé. Mais il s’est ensuite relancé dans la haine d’Israël, en se mêlant à l’anti-sionisme. Le thème de la Shoah devient celui du mensonge des juifs et du négationnisme. Aujourd’hui, ce nouvel antisémitisme se fonde notamment sur le sentiment d’injustice très fort que ressentent certains musulmans: c’est par exemple l’idée qu’il y a deux poids et deux mesures en matière de liberté d’expression, que Charlie Hebdo peut caricaturer et se moquer de Mahomet mais que Dieudonné ne peut pas faire de même avec la Shoah.

– Dans le public de Dieudonné, l’anti-sionisme se confond-il avec l’antisémitisme?

– Dans l’enquête* que nous avons menée au début des années 2000, nous avons rencontré de nombreuses personnes issues de l’immigration maghrébine, susceptibles d’être attirées par les sirènes antisémites. Clairement, l’une de ses sources provient de l’oppression des Palestiniens et du sentiment qu’en France, les jeunes d’origine maghrébine seraient traités comme le sont les Palestiniens par Israël. La question de l’islam, le sentiment qu’ont certains musulmans d’être en guerre contre l’Occident, les Etats-Unis et Israël, considéré comme leur pointe avancée, constitue une seconde source du nouvel antisémitisme. Autre élément: l’ancien antisémitisme comporte une composante de gauche anticapitaliste. Il en reste des traces parmi ceux qui sont socialement défavorisés. Dans les années 1990, certains défendaient l’idée que le nouvel antisémitisme devait beaucoup à l’alliance entre l’islamisme et les idéologies de gauche radicalisées ou tiers-mondistes, qu’on appelait l’«islamo-progressisme». Mais au cours de notre enquête, nous n’avons pas constaté de rencontre entre ces deux mouvances. Pour revenir à Dieudonné, il capitalise clairement sur le nouvel antisémitisme lié à la haine d’Israël.

– Que pensez-vous de l’interdiction de ses spectacles?

– D’abord, je constate que le traitement politique et médiatique de cette affaire en fait un phénomène majeur, alors que ce n’en est pas un. Ensuite, je suis partisan de sanctions chaque fois qu’un spectacle dérape, les propos racistes sont avant tout un problème qui regarde la justice. Et puis, que fait-on avec Internet? On ne peut pas interdire la circulation des propos sur la Toile. Sur le fond, démontrer que ceux qui nient la Shoah ont tort sur le plan historique regarde l’enseignement de l’histoire et l’éducation civique.

– Dieudonné est-il devenu, comme le pensent certains en France, un militant d’extrême droite qui organise des meetings politiques?

– Non. Politiquement, il n’a pas une pensée qui pourrait se prolonger par une action politique durable. Il n’a rien du tout d’un personnage à la Beppe Grillo, par exemple, à qui on peut penser, non pas par référence à l’anti­sémitisme, mais pour sa capacité à mélanger des thématiques contradictoires.

* «La Tentation antisémite», Hachette Littératures, 2006, et «Le Front national. Entre extrémisme, populisme et démocratie», Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2013.

«Dieudonné n’a pas une pensée qui pourrait se prolonger par une action politique durable»

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