Les plus pessimistes craignaient une embuscade. Elle est venue de Varsovie. En réitérant mardi son intention de ne pas ratifier le Traité de Lisbonne déjà rejeté le 12 juin par les électeurs irlandais, le président polonais Lech Kaczynski a peut-être sonné le glas du texte destiné à améliorer le fonctionnement de l'UE à 27, et à faciliter d'autres élargissements.

Même si les dirigeants français ont minimisé ces déclarations, jugeant «qu'il ne s'agit pas d'un refus définitif», le mal est fait. A preuve: l'eurosceptique président tchèque Vaclav Klaus a aussitôt soutenu son homologue polonais. La République tchèque, qui présidera l'UE pour six mois après la France au 1er janvier 2009, fait partie des sept pays n'ayant pas encore ratifié le traité. Le parlement doit voter à l'automne si la Cour constitutionnelle donne d'ici là son aval. Mais le paraphe présidentiel demeure indispensable.

Pour Nicolas Sarkozy, l'attaque polonaise est déstabilisante. En ce premier jour de présidence française de l'UE, le chef de l'Etat recevait hier à l'Elysée la Commission européenne au complet, après avoir la veille sur France 3 longuement évoqué cette «Europe qui protège» dont il se fait le chantre. Or qu'on le veuille ou non, le traité signé à Lisbonne le 13 décembre 2007 peine à passer.

Le 19 juin, en plein sommet européen et le jour même de sa ratification par le Royaume-Uni, l'hebdomadaire britannique The Economist l'a assassiné à la une, suggérant de «l'enterrer». Le Financial Times, tout en reconnaissant ses mérites, a emboîté le pas en estimant que «la perte d'énergie politique pour le sauver est disproportionnée». Le «bric-à-brac» du non irlandais - coalition de défenseurs de la souveraineté, de la neutralité et des avantages fiscaux insulaires - a changé la donne. Les détracteurs de tous bords du «fédéralisme européen» accusent maintenant le nouveau traité de déposséder encore plus les gouvernements: «Le risque de débordement d'irresponsabilité est bien réel», regrette Sylvie Goulard, auteur de Il faut cultiver notre jardin européen (Ed. du Seuil).

Dislocation et refondation?

Ces critiques font d'autant plus mal à Nicolas Sarkozy qu'il a eu, lui, le courage de brandir durant la présidentielle l'idée d'un traité «simplifié» pour tourner la page du non français de 2005. Avant, lors du sommet d'octobre 2007 à Bruxelles, de batailler pour arracher in extremis l'accord des jumeaux Kaczynski - alors au pouvoir - en échange de concessions sur le nombre de voix accordé à la Pologne, et d'une dérogation à la charte des droits fondamentaux. «L'affaire n'est plus institutionnelle, elle est personnelle, pronostique un diplomate. Pour passer, il faudra casser.» Une allusion à la promesse française de «ne pas passer en force» pour obtenir, d'ici au sommet d'octobre prochain, un accord sur la poursuite des ratifications et une solution au cas irlandais. Les traités européens doivent avoir été ratifiés à l'unanimité. Sans accord, le Traité de Nice adopté en 2000 demeurera la règle.

Mais comment faire? Bien que signé par les Vingt-Sept et ratifié par 19 pays, le Traité de Lisbonne demeure controversé. Ses acquis, tels les pouvoirs augmentés de l'Europarlement, le droit de regard accru des parlements nationaux, la politique énergétique commune, la capacité d'action extérieure renforcée de l'UE et l'élection par les pays membres d'un président du Conseil européen, pèsent peu face à la peur diffuse d'un nouvel étage de l'édifice communautaire. Alors? «Je ne vois qu'une solution en cas d'impasse et de chantage polonais et tchèque: une initiative franco-allemande forte qui propose aux pays hostiles de quitter la table, conclut Sylvie Goulard. Je n'exclus plus, à ce stade, un scénario de dislocation-refondation de l'UE.»