S'agit-il du «plus grand larcin de l'histoire», comme s'en est ému le quotidien La Nacion, ou d'une mesure indispensable à la «protection des travailleurs et des retraités», ainsi que s'en justifie Cristina Fernandez de Kirchner? Se référant au contexte de crise financière internationale, la présidente de l'Argentine a provoqué la stupeur la semaine passée en dévoilant un plan de renationalisation des caisses de retraite privées. Le projet de loi doit être présenté dès ce mardi au parlement. Neuf millions de travailleurs sont rattachés au système privé. Instauré en 1994 sous la présidence de Carlos Menem, il est assis sur près de 35 milliards de francs d'actifs.

Quelques précautions

Abrupte, la décision de Cristina Kirchner rappelle l'autoritarisme dont elle avait usé en mars passé en décrétant sans concertation une hausse sensible des taxes à l'exportation sur les produits agricoles. Le «campo», l'ensemble des producteurs, s'était mobilisé pendant des mois. De grève en blocus, il avait contraint la présidente éreintée dans les sondages à soumettre son décret à la discussion du parlement. Le Sénat avait finalement rejeté le texte d'une voix en juillet, assénant un revers d'autant plus cinglant à Cristina Kirchner que Julio Cobos, son vice-président, également président de la Chambre, avait voté contre.

Cette fois, l'impétueuse cheffe de l'Etat, qui s'efforce de donner un nouveau souffle à son action politique, a pris quelques précautions. Point de décret, mais un projet de loi qui, pour aussi inopiné qu'il soit, s'inscrit dans le prolongement d'une réflexion déjà entamée sur les promesses non tenues de la retraite par capitalisation.

«Depuis quelque temps, le gouvernement avait commencé à critiquer le système», explique Carlos Quenan, économiste chez Natixis. «Les performances n'étaient pas bonnes, et ces fonds imposaient des frais administratifs élevés», résume un avocat argentin installé à Genève. En outre, la viabilité du système était menacée, puisque seulement un tiers des affiliés parviennent à honorer leurs cotisations.

L'année dernière, l'administration précédente, celle de Nestor Kirchner, avait offert à ces derniers la possibilité d'abandonner leurs caisses de retraite privées pour rallier le régime public. Deux millions de personnes ont saisi cette opportunité, «un indicateur de l'insatisfaction suscitée par le système privé», poursuit l'avocat.

Mais Cristina Kirchner n'a pas évité une certaine maladresse: «L'empressement du gouvernement [ndlr: à présenter et à vouloir faire adopter sa réforme]) laisse à penser qu'il est justifié par des préoccupations de court terme, poursuit Carlos Quenan. Comme le besoin de s'assurer une ressource pour faire face aux difficultés qui s'annoncent.» Le ralentissement de la croissance (4% attendus en 2009 contre 6,5% cette année et 8,5% en 2007) et la chute du cours des matières premières ne manqueront pas d'avoir des répercussions négatives sur les recettes budgétaires.

Telle est la lecture qu'en ont faite les opérateurs financiers: sur fond de débâcle boursière mondiale, la bourse de Buenos Aires a dévissé de 28% depuis l'annonce du projet tandis que le peso n'échappait au pire qu'avec le soutien de la banque centrale. Les milieux économiques se sont inquiétés d'une nouvelle dérive étatiste, qui intervient après plusieurs nationalisations de poids, comme celle d'Aerolineas Argentinas, la compagnie nationale. L'Etat s'est défendu de toute velléité interventionniste. Mais il deviendra, par le truchement des caisses de pension, actionnaire de nombre d'entreprises privées, dont de grands groupes étrangers.

Le débat au parlement promet d'être serré. Des ténors de l'opposition conservatrice ont prévenu qu'ils ne voteraient pas la réforme. D'autres, à gauche, jugent indispensable que soit garantie «l'intangibilité» des fonds destinés à financer les retraites. «Par le passé, l'Etat s'est montré très laxiste dans la gestion de ces fonds», rappelle Carlos Quenan. C'est précisément cette incurie qui avait encouragé l'adoption d'un régime de caisses de retraite privées.