Après avoir conquis l'espace (vol sp atial habité) et dompté le Yangzi (barrage des Trois-Gorges), le pouvoir chinois célèbre le désenclavement du Toit du Monde avec l'inauguration de la plus haute ligne de chemin de fer du monde qui permettra de relier Pékin à Lhassa en moins de 48 heures. L'inauguration de ce train de l'extrême aura lieu le 1er juillet à l'occasion du 85e anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois. Hu Jintao, son chef suprême et ex-responsable du Tibet de 1988 à 1992, coupera samedi à Golmud le ruban rouge avec la fierté d'avoir accompli le dernier grand rêve des modernisateurs du XXe siècle dont le credo était de «soumettre les montagnes et diriger les fleuves».

Avant même son ouverture, ce train pour Lhassa fait figure de ligne mythique avec ses 1000 kilomètres de rail à plus de 4000 mètres d'altitude et le passage d'un col à 5072 mètres dans les monts Tanggula, endroit où le Yangzi et le fleuve Jaune prennent leur source. De ce premier convoi, tout le monde veut en être, responsables politiques, militaires, hauts cadres des diverses administrations impliquées dans sa construction, sans compter les journalistes étrangers dont les quelques élus seront tirés au sort à la veille du départ.

D'une certaine manière, ce train qui traverse des régions désertiques où le mercure chute à –30 degrés durant une moitié de l'année et où seuls quelques nomades s'aventurent durant l'été marque la dernière étape de l'histoire de l'occupation du Tibet par les Chinois. Lhassa est certes reliée depuis des décennies au monde par voie aérienne (un troisième aéroport sera inauguré en juillet) et par la route. Mais, désormais, le T27, ou «train des neiges», permettra de déverser jusqu'à 6000 personnes quotidiennement vers sa nouvelle gare. Il y aura bien sûr des touristes (400 000 de plus par an, prévoit Pékin), mais aussi un flot de colons venus des plaines chinoises, et des militaires qui circuleront plus rapidement.

Selon les opposants tibétains, ce rail aura des conséquences dévastatrices sur l'identité et la culture de la région ainsi que pour l'environnement du fait de l'influx démographique. Partout dans le monde, les Tibétains en exil appellent à manifester samedi devant les ambassades de Chine en portant un brassard noir en signe de deuil (lire ci-contre). Ils craignent à juste titre que ce train d'un type particulier, aux wagons pressurisés, n'achève la sinisation de leur territoire comme c'est le cas dans le Xinjiang musulman voisin depuis la construction, il y a quelques années, d'une ligne reliant Ouroumtsi à Kachgar sur les confins occidentaux de l'empire.

A Pékin, le discours est au triomphalisme, l'exploit technologique le disputant aux bienfaits économiques, le train permettant d'abaisser considérablement les coûts de transport des marchandises et une exploitation à moindres frais des riches ressources minières des hauts plateaux himalayens. En début de semaine, la presse nationale a repris à l'unisson en première page les dernières informations du Ministère des chemins de fer: les 4064 km reliant Pékin à Lhassa seront parcourus en 47 heures et 28 minutes avec seulement six arrêts. Le prix des billets sera de 60 francs en «assis dur» et de 195 francs en «couchette molle», soit la moitié du prix d'un billet d'avion. Une seconde ligne reliera Lhassa à Chongqing et Chengdu, principal bassin de l'immigration han au Tibet.

Dès les années 1920, Sun Yat-sen, le premier président de la République chinoise, avait dressé les plans d'une telle ligne vers Lhassa. Sa réalisation débuta dans les années 1950 avec l'occupation du Tibet par l'Armée populaire de libération. Mais le projet fut arrêté après la réalisation d'un premier tronçon entre Xining, capitale du Qinghai, et Golmud. La décision de reprendre les travaux est tombée en 2001, en même temps que plusieurs autres projets pharaoniques comme le détournement des eaux du Yangzi vers le nord du pays. La facture s'élève à 3 milliards de francs.