Europe de l'Est

Le nouvel exil de Mikheil Saakachvili, chef d’Etat apatride

L’ancien chef d'Etat géorgien a été arrêté lundi à Kiev et mis dans un avion pour Varsovie, dans un nouvel épisode du combat qui l'oppose au président ukrainien Petro Porochenko 

Mieux que Netflix! Les Ukrainiens mangent désormais du pop-corn devant les réseaux sociaux en assistant au combat de catch politique que se livrent depuis des mois deux poids lourds de la scène post-soviétique. Dans un coin, le président Petro Porochenko. Dans l’autre, son challenger Mikheïl Saakachvili. Lundi, des forces spéciales ont arrêté l’ancien chef d’Etat géorgien, qui a été immédiatement transféré à l’aéroport de Kiev et renvoyé vers la Pologne.

Le générique de fin, ou peut-être le nouvel épisode, d’un bras de fer parfois ridicule mais qui révèle un conflit sur la direction que doit prendre l’Ukraine de l’après-Maïdan. Après un automne de manifestations anti-pouvoir plus ou moins bien suivies, Mikheïl Saakachvili voit débouler dans son restaurant géorgien préféré des gros bras de la police, qui distribuent des coups de poing à tout le monde et embarquent violemment «Micha» en le traînant par les cheveux.

Appel au calme

Quelques heures plus tard, le «bulldozer géorgien» réapparaissait à Varsovie. «Il a été expulsé parce qu’il se trouvait de manière illégale sur le territoire ukrainien», justifie Oleh Slobodyan, porte-parole des douanes ukrainiennes. «Ils veulent se débarrasser de moi!» tempête Mikheïl Saakachvili, qui demande à ses supporters de «rester calmes». Le 5 décembre dernier, la police l’avait déjà cueilli sur un toit de Kiev et la foule, exaltée, l’avait extrait du fourgon où on l’avait enfermé.

Cette rivalité qui s’envenime entre Mikheïl Saakachvili et Petro Porochenko, qui l’avait nommé gouverneur d’Odessa en 2014, date de 2016, quand l’ancien chef d’Etat géorgien a commencé à attaquer frontalement Petro Porochenko le businessman sur les schémas de corruption qui entourent son clan. Durant l’été 2017, Petro Porochenko a profité d’un séjour de «Micha» aux Etats-Unis pour annuler le passeport ukrainien qu’il lui avait lui-même octroyé.

Mikheïl Saakachvili, poursuivi par la justice sélective de son successeur à Tbilissi et déchu de la nationalité ukrainienne, se retrouve selon ses propres mots «chef d’Etat apatride». Par un coup de force, il passe la frontière polono-ukrainienne en septembre dernier et poursuit sa campagne anti-corruption. Le 17 octobre, il réunit 5000 personnes et une coalition hétéroclite allant des libéraux aux ultra-nationalistes en passant par les démocrates et les progressistes.

Il s’est entouré de vétérans au profil ombrageux, de nationalistes. Une partie de l’opposition modérée l’a alors lâché et sa popularité a commencé à s’éroder

Un journaliste politique

Tout l’automne, les partisans de Mikheïl Saakachvili ont campé devant le parlement, demandant non plus seulement l’introduction d’une Cour spéciale anti-corruption indépendante, mais aussi l’impeachment du président Petro Porochenko, considéré comme le prolongateur des maux du pays. «Il s’est alors entouré de vétérans au profil ombrageux, de nationalistes. Une partie de l’opposition modérée l’a alors lâché et sa popularité a commencé à s’éroder», commente un journaliste politique.

En parallèle, Petro Porochenko a lâché les juges – corrompus – sur sa proie. Après le reproche d’avoir pénétré illégalement sur le territoire ukrainien, le procureur général Iouri Loutsenko balance que Saakachvili a touché 500 000 dollars pour «fomenter un coup d’Etat» financé par Sergiy Kourtchenko, un oligarque exilé à Moscou depuis 2014 et considéré comme «le porte-monnaie de la famille Ianoukovitch», l’ancien président.

«Moi? Bosser avec le FSB? Etre un agent des Russes? ricane alors Mikheïl Saakachvili. C’est l’antithèse de mon parcours et de mon être. Ceux qui me connaissent savent que c’est impossible.»

Plusieurs Etats sondés

David Sakvarelidze, le bras droit de Mikheïl Saakachvili, explique que «Petro Porochenko et Bidzina Ivanishvili, un patron géorgien engagé en politique, ont négocié ces derniers mois le retour de l’opposant à Tbilissi». Or, Mikheïl Saakachvili risque 3 ans de prison dans son pays. La diplomatie ukrainienne a dès lors sondé plusieurs Etats ces dernières semaines pour savoir s’ils pourraient accueillir l’encombrant politicien, dont l’aura de révolutionnaire post-soviétique a pâli en Occident. La Pologne a accepté le principe de «réadmission».

Un statut sans doute temporaire. A peine arrivé, Mikheïl Saakachvili a déclaré qu’il ne demanderait pas l’asile à Varsovie. Au contraire, hâbleur, il a tenu une conférence de presse très incisive. «Je vais briser l’échine de Porochenko et [du procureur général] Iouri Loutsenko, a-t-il tonné. Ils iront derrière les barreaux. Pas en Europe, dans les prisons ukrainiennes.»

Prochain round difficile

«Les Ukrainiens méritent une vie meilleure, le pays est dirigé par des menteurs», a-t-il poursuivi, avant d’avertir: «Monsieur Porochenko, je suis un homme libre ici, et un Saakachvili libre en Pologne est dix fois plus dangereux pour vous qu’en Ukraine.»

Mais le prochain round sera difficile. Les exubérances de l’ancien président géorgien ont fait chuter sa cote de popularité. «Le gouvernement l’a utilisé pour vendre l’idée d’une nouvelle Ukraine, mais il est devenu un fardeau, commente Viktoria Voytsytska, députée du parti Samopomitch (opposition). Cette démonstration de force inutile envoie un message clair: il n’y aura pas de limites morales dans la façon de traiter l’opposition.» Cela à un an de la prochaine présidentielle.

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