Le vote en début d’après-midi s’est déroulé comme attendu, l’équipe «Barroso II» a été entérinée. Comment les institutions européennes peuvent-elles regagner en visibilité, après le flou institutionnel ces dernières semaines, comment les nouveaux pouvoirs vont-ils s’articuler, et la Commission a-t-elle les moyens de relancer la croissance? Eléments de réponse avec Mario Telo, le vice-président de l’Institut d’études européennes de l’Université libre de Bruxelles.

Le Traité de Lisbonne n’a-t-il pas affaibli la Commission comme institution?

– Mario Telo: Le Traité, c’est un compromis entre visions opposées. Mais la Belgique, l’Allemagne et d’autres pays ont défendu avec vigueur et succès le rôle de la Commission, institution supranationale chargée de la défense de l’intérêt général de l’Union – article 17. Ils ont obtenu que la Commission aussi soit nettement renforcée.

– Est-ce que ce complexe équilibre institutionnel constitue la quadrature du cercle?

– Peut-être, mais je vois aussi l’opportunité d’un jeu «win-win», où chaque institution gagne en influence dans un cadre compétitif et coopératif à la fois, un jeu bénéfique pour l’expansion de l’UE dans son ensemble en Europe et dans le monde, à la condition, bien entendu, que la Commission sache saisir cette opportunité.

– Herman Van Rompuy voit José Manuel Barroso tous les lundis. Mais, au fond, si le président du Conseil européen veut «exister», ça ne peut être qu’aux dépens du président de la Commission…

– Ce n’est pas exclu. Mais n’oublions pas que l’UE n’est pas un Etat fédéral. Elle est basée sur de délicats compromis institutionnels renouvelés tous les jours, sur une culture de la négociation et de l’accord entre institutions, entre intérêts nationaux, entre intérêts sectoriels. Tant Barroso que Van Rompuy ont prouvé bien connaître ces mécanismes complexes.

– Ce qui est confirmé, c’est l’absurdité absolue de la proposition (qui a échoué) d’un président du Conseil charismatique, à la Tony Blair, sans rapport avec la nature du système institutionnel de l’Union.

– Mais il n’y a pas que des compromis délicats! Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont choisi José Manuel Barroso. Ils ont choisi Herman Van Rompuy. Sont-ils les maîtres de l’Union? Les rôles institutionnellement renforcés du président de la Commission et du président du Conseil européen peuvent freiner les tentations hégémoniques et l’arrogance du couple franco-allemand, et permettre à tous les Etats de l’UE de bénéficier de l’impulsion positive de ces deux grands pays.

– José Manuel Barroso pourrait-il «se révéler» aux cours de son second mandat? Comment? Sur quel terrain?

– L’expérience qu’il a acquise, le Traité de Lisbonne et la légitimité parlementaire, le fait de ne pas devoir se préoccuper d’être reconduit: tous ces facteurs lui offrent l’opportunité extraordinaire de «se révéler» au cours de son second mandat. Les terrains de vérification? J’en vois deux: la double priorité à l’emploi et au redressement économique, et la cohérence entre cet agenda interne et l’ensemble des politiques externes de l’Union, puisque le Traité reconnaît la compétence de la Commission dans le domaine des relations externes (hors la PESC).

C’est vraiment une double occasion pour Barroso de montrer sa volonté et son leadership politique. L’histoire nous l’a appris avec Walter Hallstein et Jacques Delors: le leadership implique volonté et capacité tactique, mais aussi culture, stratégie, conviction profonde.

– La nouvelle Commission est dominée par le PPE et les libéraux. Sera-t-elle plus «à droite» que Barroso I? Alors que l’heure est à davantage de régulation…

– Il ne me semble pas que la tradition de la «grande coalition» soit fondamentalement bouleversée. Certes, le résultat des élections de juin a pesé. Ceci devrait motiver les citoyens à se mobiliser davantage pour les prochaines élections européennes…

Il me semble que les grandes familles politiques sont représentées par des personnalités compétentes: Barroso et Barnier pour le PPE, Almunia et le jeune Hongrois Andor pour le PSE, De Gucht pour les libéraux, me semblent être des personnalités politiquement représentatives.

Quant à l’importance accrue de la culture économique de la régulation, elle s’impose tant au niveau national qu’européen: n’oublions pas qu’en France, en Allemagne, en Italie, les partis membres du PPE ont gagné en occupant le centre et avec un discours interventionniste, régulateur, protecteur.

– Partagez-vous la déception quant à Catherine Ashton, la haute représentante et vice-présidente de la Commission?

– Laissons à Mme Ashton le temps de prendre connaissance des dossiers et des dispositifs des traités.

Les chercheurs sont largement d’accord: la politique étrangère restera encore longtemps un système à plusieurs niveaux, où les grandes capitales garderont leurs chasses gardées. Ce qui m’a profondément déçu, c’est la faiblesse montrée à l’occasion de la tragédie de Haïti. Or, c’est sur des actions de ce type que l’Union européenne est attendue, à côté des Nations unies, comme puissance humanitaire, de paix, de coopération internationale. Espérons que l’expérience pacifiste de sa jeunesse permette à Mme Ashton de se rendre compte du potentiel de mobilisation extraordinaire d’une Europe qui serait un grand protagoniste mondial de l’aide aux démunis, de la prévention des conflits, de la reconstruction d’après guerre.