L'accouchement s'est fait sans douleur. La répartition des portefeuilles n'a même pas donné lieu à une nuit des longs couteaux. Romano Prodi a levé le voile vendredi comme prévu sur la composition de «sa» Commission européenne et sur les responsabilités de ses 19 membres. Une équipe «de haute volée» que l'ancien chef du gouvernement italien a promis de mener à la baguette.

Cinq femmes comme aujourd'hui, 11 commissaires sociaux-démocrates et 9 conservateurs, soit un léger glissement à gauche: à première vue, la «squadra» de Romano Prodi ressemble fort à la Commission Santer, acculée à la démission en mars pour son laxisme envers les fraudes et le népotisme. Mais à y regarder de plus près, les changements sont importants.

La surprise, c'est la place réservée aux grands pays qui disposent de deux commissaires. L'Espagne est particulièrement bien servie: elle hérite de l'une des deux vice-présidences. Loyola de Palacio sera chargée des relations avec le Parlement européen. Un dossier sensible: l'assemblée occupe une place de premier plan dans le jeu institutionnel européen. Et puis Pedro Solbes, le grand argentier de l'ancien premier ministre Felipe Gonzalez, prend les commandes de l'euro des mains du Français Yves-Thibault de Silguy, auquel on aurait fait miroiter la présidence de la Banque européenne d'investissement.

La Grande-Bretagne s'en sort, elle aussi, honorablement. Neil Kinnock, le commissaire aux Transports sortant, assurera la seconde vice-présidence. Il sera responsable de la réforme de la Commission, une priorité pour Romano Prodi. Chris Patten sera chargé quant à lui des relations extérieures. Ce portefeuille en fera la voix de l'Europe aux quatre coins du monde, en Suisse notamment. Même si Javier Solana, le futur «Monsieur PESC» (Politique étrangère et de sécurité commune), risque de lui faire de l'ombre.

L'Italie n'est pas en reste. Outre la présidence de la Commission, elle hérite de la Concurrence, un dossier particulièrement important à l'heure de la globalisation. Il est confié à Mario Monti, qui cède le Marché intérieur et la Fiscalité au Néerlandais ultralibéral Frits Bolkestein.

La France tire également son épingle du jeu. Michel Barnier gérera la politique régionale – un tiers du budget communautaire – et chapeautera la conférence intergouvernementale qui devra réformer les institutions l'an prochain. Pascal Lamy, ancien bras droit de Jacques Delors à Bruxelles, s'occupera pour sa part du Commerce extérieur. Un dossier stratégique à la veille du nouveau round de négociations à l'OMC. C'était une chasse gardée des Anglo-Saxons jusqu'ici.

Des grands pays, l'Allemagne est peut-être la moins bien lotie. Günther Verheugen doit se contenter de l'élargissement à l'Est. Un portefeuille important certes, mais sur lequel les gouvernements gardent la haute main. Quant au second «poulain» de Bonn, Michaele Schreyer, il obtient le Budget, un dossier avant tout technique. Romano Prodi aurait-il fait payer à Gerhard Schröder son refus de nommer un représentant de l'opposition démocrate-chrétienne, sortie gagnante aux élections européennes?

«Il Professore», dont l'équipe entrera en fonction le 16 septembre si le Parlement européen lui accorde son investiture après des auditions qui s'annoncent serrées, se défend de tout favoritisme. «Il n'y a pas de portefeuilles mineurs», jure-t-il. «Ils ont été attribués en fonction des compétences et de l'expérience avérée de chaque commissaire», assure Romano Prodi. Qui se targue d'avoir mis en place «un gouvernement qui me semble supérieur à n'importe quel gouvernement national».