C’est peu dire que la sortie du nouveau timbre à l’effigie de Marianne, disponible à partir de ce mardi dans les bureaux de poste de l’Hexagone, suscite la polémique en France. Les traits de cette incarnation de la République, entre BD et manga, ont en effet été inspirés par le visage d’une des Ukrainiennes ayant fondé le groupe féministe très controversé Femen, a reconnu le photographe Olivier Ciappa. Un outrage pour les conservateurs, qui dénoncent une provocation.

Le timbre standard français a l’habitude de représenter Marianne, gardienne des valeurs nées de la Révolution, toujours aux sources de l’identité nationale: elle apparaît invariablement coiffée d’un bonnet phrygien, symbole de 1789, archétype de l’identité française. Il est régulièrement remis à jour, tout comme les bustes de Marianne dans les mairies (pour lesquels les images de Brigitte Bardot ou Laetitia Casta ont été sollicitées). Ce nouveau timbre est d’ailleurs le 9e de la série, le dernier datant seulement de 2011: Marianne portait alors une couronne d’étoiles, pour célébrer la présidence française de l’Union européenne.

Pour la première fois cette année, c’est un jury de lycéens qui a choisi la nouvelle icône timbresque, parmi une présélection effectuée par un jury d’experts. Le graphisme est l’œuvre d’un duo, le dessinateur David Kawena et le photographe Olivier Ciappa, qui a déjà dessiné de nombreux timbres pour la Poste. Le secret a été bien gardé jusqu’à dimanche, quand à l’Elysée le président François Hollande a dévoilé l’image retenue, en soulignant que son effigie était «l’illustration» de la jeunesse, «priorité» de son mandat. Les deux artistes eux-mêmes n’étaient pas au courant.

Mais dans la soirée, Olivier Ciappa, artiste engagé, bête noire des ultras français qui ont vandalisé son exposition de photos en faveur du mariage homosexuel à deux reprises en juin à Paris, a fait savoir qu’il avait été inspiré par une des fondatrices des Femen, l’Ukrainienne Inna Shevchenko, pour ce dessin. C’est là que tout a commencé à s’emballer.

La droite outrée

Car c’est sur Twitter que le photographe s’est exprimé, donnant du même coup une résonance immédiate et nationale à son propos. «Pour tous ceux qui demandent le modèle de Marianne, c’est un mélange de plusieurs femmes, mais surtout Inna Shevchenko, fondatrice des Femen», a-t-il twitté. Il a depuis tempéré ses propos. «Inna Shevchenko n’est pas la seule inspiration de ce timbre. Ce n’est pas Inna qui est devenue Marianne. C’est un mélange de personnages réels», a-t-il ainsi précisé à l’AFP. Et de citer l’actrice «Marion Cotillard qui représente le talent de la France à l’étranger», mais aussi la ministre socialiste de la Justice, Christiane Taubira, qui a porté le projet de loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples homosexuels. Il n’empêche, le mal était fait.

Car le bougre enfonce aussi le clou. «Pour moi, Marianne, qui est représentée seins nus, aurait certainement été en 1789 une Femen car elle se battait pour les valeurs de la République, la liberté, l’égalité, la fraternité. Inna est la seule, parmi celles qui m’ont inspiré, à ne pas être Française. J’assume d’être un artiste engagé, et du coup politisé», conclut-il.

De quoi provoquer des hoquets d’indignation dans les rangs de la droite conservatrice. Toujours sur Twitter, le Parti démocrate chrétien, dont l’ex-ministre Christine Boutin était la présidente jusqu’à la semaine dernière, a immédiatement appelé au boycott du nouveau timbre. «Vraiment ce #hollande nous aura tout fait: le nouveau timbre poste une Marianne inspirée d’une #Femen! Modèle pour la jeunesse disait il!» écrit l’opposante au mariage gay. Et le Printemps français, une nébuleuse d’opposants au mariage homosexuel pour la plupart liés à l’Eglise catholique, a dénoncé une «nouvelle Marianne à l’image du gouvernement: christianophobe, haineuse et idéologue!» «N’y a-t-il pas assez de femmes belles et emblématiques en France pour que nous importions nos modèles d’Ukraine?».

«C’était totalement inattendu», a réagi pour sa part la principale concernée, Inna Shevchenko. Avec Marianne, «la France a toujours reconnu le rôle des femmes qui luttent, c’est un symbole pour le monde entier», a-t-elle ajouté.

Peu avant, avec son sens habituel de la provocation, la jeune femme, qui a annoncé début juillet avoir obtenu le statut de réfugiée en France, avait nargué ses détracteurs: «Maintenant tous les homophobes, extrémistes, fascistes vont devoir me lécher le cul lorsqu’ils voudront envoyer une lettre.» Le Printemps français envisage d’ailleurs sérieusement le boycott du nouveau timbre, sous le slogan: «On ne lèche rien», détournement de son habituel «on ne lâche rien».

«Femen est fière d’être devenue un symbole officiel de la France! Liberté, égalité, femen», a commenté le groupe féministe sur son compte Twitter.

Polémique de 14 Juillet, quand l’actualité est creuse et qu’il faut bien remplir les journaux? Nouvelle guerre picrocholine dont les Français ont le secret? Ou coup de canif dans le contrat républicain autour de Marianne, chérie à droite comme à gauche? Olivier Ciappa a reçu de nouvelles menaces de mort depuis dimanche, et les gardes du corps qui l’accompagnent depuis juin vont probablement continuer de le suivre un moment.