Emancipation 

En Nouvelle-Calédonie, les «enfants» des accords de Matignon

Ils ont grandi avec l’indépendance en ligne de mire. Blancs, métis, Kanak… les jeunes Calédoniens s’interrogent d’abord sur l’avenir du territoire. Et sur la raison d’être de leur rattachement à la République. Ils ont été nombreux à voter, ce dimanche, le scrutin ayant enregistré un taux de participation de près de 74%

Partout, le drapeau de la Kanaky flotte sur les bâtiments. Pas de fanion tricolore sur les frontons. Le bleu blanc rouge est ici l’unique couleur de la gendarmerie. Koné, capitale de la province Nord de la Nouvelle-Calédonie, ressemble pourtant trait pour trait à un gros bourg des campagnes françaises. Une mairie posée en plein milieu. Une artère commerçante, où les enseignes des magasins sont toutes les mêmes qu’en métropole. Mais de la France, seule semble demeurer l’ombre administrative.

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Le siège de la province, rutilant, toise l’aéroport voisin, d’où partent et arrivent les vols pour Nouméa. Dimanche, les électeurs de la circonscription de Koné voteront sans doute majoritairement oui à l’indépendance. Sans y croire vraiment: «Les sondages ne se trompent pas. L’indépendance sera rejetée au niveau du territoire, jure le pompiste du village, métis d’origine indonésienne, dont la station borde la route nationale en direction de Koumac. Cette indépendance nous conduirait où? Regardez autour de vous: la Kanaky existe déjà. Protégée et tolérée par la République…»

Même refrain, ou presque, à chaque étape depuis notre départ de Nouméa, 500 kilomètres plus au sud. La Nouvelle-Calédonie de 2018 est un territoire hybride, où l’Etat français se dissout au fur et à mesure que l’on s’éloigne de sa capitale, contrôlée d’une main de fer par la communauté caldoche, ces blancs descendants des familles coloniales. Jacques est gendarme à Bourail, la plus importante localité du centre de l’île, dont l’ancien maire Jean-Pierre Haïfa est un descendant de déportés algériens, arrachés à leur terre de Sétif en 1897 pour venir défricher ces terres australes.

«Détrompez-vous, ce pays n’est pas en crise. Il doit juste devenir adulte. Or il ne l’est pas encore», raconte le militaire, croisé au marché de produits agricoles. Quelques minutes lui suffisent pour retracer l’histoire. Jacques a déjà été trois fois en poste ici, en Nouvelle-Calédonie. Il avoue profiter d’un salaire «largement augmenté» grâce aux primes allouées aux fonctionnaires envoyés outre-mer. Son épouse, enseignante, profite aussi de la manne budgétaire. L’indépendance? «Les Kanak ne sont plus aussi nombreux à la vouloir de suite, poursuit notre interlocuteur en rajustant son uniforme. Leur intérêt objectif est d’attendre et d’obtenir le maximum de cette France qui les traite plutôt bien.»

«Pour les quartiers populaires, quotidien, c’est le chômage»

Le gendarme quinquagénaire avait 20 ans en 1988, au moment des accords de Matignon qui ont ouvert la porte à la consultation de ce dimanche. Deux ans après, lui et sa première femme débarquent à Nouméa, le verrou du caillou. Jean-Marie Tjibaou, le charismatique leader indépendantiste, a péri quelques mois plus tôt sous les balles d’un autre chef kanak, Djubelly Wéa, résolu à venger les jeunes tués à Ouvéa (lire ci-dessous).

L’enjeu de ce référendum, c’est de donner le top départ d’une autre construction politique calédonienne. On a besoin de penser notre avenir autrement.

Emmanuel Tjibaou, directeur du Centre Culturel Tjibaou

«Le paradoxe est que les tensions politiques ont diminué, alors que d’autres troubles sont apparus, explique, aux archives de Nouméa dont il est l’un des responsables, l’historien Ismet Kurtovitch, héritier d’une des plus vieilles lignées caldoches. L’élite kanak a su peu à peu trouver sa place. Les enfants des accords de Matignon ont grandi. Ceux qui ne l’ont pas trouvée, en revanche, sont les Kanak des quartiers populaires. Car pour eux, rien n’a changé. Le quotidien, c’est celui du chômage. Avec toutes les mauvaises influences importées de France, ce pays qui est le leur sans l’être tout à fait.»

Deux visages. Deux réalités. Un face-à-face. Dimanche, les Blancs et les métis – souvent d’origine asiatique, vietnamienne ou indonésienne – voteront pour conserver le statu quo qui garantit au territoire la plus large autonomie possible au sein de la République. Les Kanak? Difficile à dire, même pour celui dont le père porte le rêve indépendantiste. Emmanuel Tjibaou dirige le centre culturel du même nom, près de l’aéroport Magenta, à Nouméa, sur une péninsule face à la mer. «On se rend bien compte que la France ne peut pas être le modèle, explique-t-il à une terrasse d’un café de l’Anse Vata, le quartier chic européen. L’enjeu de ce référendum, c’est de donner le top départ d’une autre construction politique calédonienne. On a besoin de penser notre avenir autrement. Rester français, c’est possible bien sûr. Mais cela va nous mener où? Se poser la question est indispensable. On ne peut pas juste dire: nous sommes, à 16 000 kilomètres de Paris, des Français comme les autres.»

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Une histoire longue et torturée

La Nouvelle-Calédonie n’est pas qu’une affaire d’urnes et de débats politiques. Elle est aussi, surtout, le résultat d’une histoire, de paysages, de traditions et de la coexistence compliquée entre les communautés. Son économie – les prix exorbitants en attestent – est verrouillée par quelques grandes familles importatrices, et polluée par les salaires enflés des métropolitains. Ses ressources naturelles, à commencer par le nickel et les produits maritimes, nourrissent la thèse d’une autosuffisance possible. Sa proximité avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande alimente le scénario d’un barrage géopolitique commun envers la Chine, puissance dévorante du Pacifique.

Soit. Mais quid des réalités? A Saint-Louis, dans la banlieue de Nouméa, les récits des jeunes Kanak qui caillassent les voitures font paniquer les résidents. Les cambriolages, dit-on, sont devenus endémiques. Quel rapport entre les beaux quartiers de l’Anse Vata, où les appartements frôlent les prix de Brisbane, et les rangées de véhicules incendiés, gagnés par la végétation, le long de la route de Canala, sur le flanc oriental de cette Calédonie-Kanaky? «On perd les jeunes parce qu’ils manquent de repères. C’est une réalité inquiétante. Les accords de Matignon, puis celui de Nouméa en 1998, n’ont pas rempli le vide engendré par l’histoire avec toutes ses blessures», explique Humbert, animateur à la municipalité d’Ouvéa.

«Vous ne construisez pas une conscience nationale en trente ans»

La réponse gît quelque part dans ces collines. Hienghène, dans le nord-est de la Nouvelle-Calédonie, est une localité indissociable de la lutte indépendantiste. Jean-Marie Tjibaou, l’ancien prêtre devenu homme politique puis figure charismatique de la lutte des Kanak pour leur reconnaissance, avait ses racines ici, dans la vallée de Tiendanite. La pluie, en ce mois de juillet, dresse un rideau mouillé entre la côte et le rocher le plus fameux de la Grande Terre: ce promontoire en forme de poule, révéré par les Calédoniens. Problème: Hienghène est économiquement exsangue.

On sait tous qu’au Vanuatu voisin, la vie est bien moins chère. Mais il n’y a ni boulot ni perspectives. Et les Chinois y mènent le bal

Jules, comptable

Le port, rénové dans les années 1990, n’a jamais connu l’essor envisagé. Les créations d’emploi sont nulles ou presque. Jules est comptable. Il sort, sous une trombe d’eau, d’une voiture aussi esseulée que lui pour courir à notre rencontre. On croirait, à le voir, rencontrer un Kanak rebelle, à l’allure de chanteur de reggae. Erreur. «Les accords de Matignon ont rompu notre marginalisation de la vie politique de l’île et c’est énorme, sourit ce fonctionnaire. Sauf que vous ne construisez pas une conscience nationale en trente ans. En plus, tous les Kanak que je connais, maintenant qu’ils sont intégrés dans l’administration, sont devenus plus réticents à parier leur avenir sur un coup de dés. On sait tous qu’au Vanuatu voisin, la vie est bien moins chère. Mais il n’y a ni boulot ni perspectives. Et les Chinois y mènent le bal.»

Des richesses, des tentations et des doutes

La réponse au destin de la Nouvelle-Calédonie est peut-être, plutôt que dans les urnes, à trouver dans ces terres. A Thio, au nord de Nouméa, la mine de Nickel a éventré la montagne. Tout est rouge, ocre, rouillé. La montagne a été dévastée et creusée par les pelleteuses. Une richesse minérale ambiguë, car qui dit nickel dit tentation, convoitise, corruption, tant le coût des infrastructures est colossal. La mine exploitée par la province Nord, à Koniambo, est aux mains du groupe anglo-suisse Glencore. Les Kanak en contrôlent 51% du capital. Mais tout dépend des cours mondiaux, de la demande, des rapports de force, de la spéculation sur les matières premières…

Daniel Miroux est, à Nouméa, le président de l’Alliance Champlain, qui défend l’usage de la langue française, partagée par tous les Kanak qui, souvent, ne peuvent pas se comprendre d’une vallée à l’autre: «Moi aussi, j’ai grandi avec les accords de Matignon. Ils nous ont rendus adultes et obligés à voir les réalités en face. Ils n’ont pas, en revanche, réglé toutes les questions.» Comme si le «Caillou», cette ancienne colonie pénitentiaire voulue par Napoléon III, était condamné à vivre aux marges d’une France dont il se sert plus qu’il ne la sert.

«La Nouvelle-Calédonie est par définition un territoire soumis aux cycles de la nature, sourit Luc Enoka Camoui, instituteur et écrivain à Pouebo, à l’extrême nord de l’île. Elle a toujours vécu au rythme de l’océan, puis de l’exploitation minière. Lorsque le nickel atteignait des sommets, dans les années 2000, l’argent coulait à flots. Aujourd’hui, le chemin de l’indépendance est celui de la frugalité.» Après le vote de dimanche, dans tous les cas, la réinvention de la Kanaky ne fera que commencer.


A Ouvéa, l’île qui peine à panser ses plaies

Au nord de l’archipel calédonien, l’atoll d’Ouvéa porte la marque des douleurs politiques du processus d’indépendance. Dimanche, une famille suisse sera au rendez-vous des urnes
Faut-il maudire ou admirer ce paysage digne de la Polynésie? Face au lagon d’Ouvéa, les deux pieds nus sur la longue plage de sable blanc, Marc Houmbouy raconte son quotidien de chef de chantier suisse reconverti en pêcheur calédonien.

Dans ses bras? Son plus jeune fils, âgé de 3 ans. Quelques dizaines de mètres plus loin, de l’autre côté du ruban d’asphalte qui traverse l’île de part en part, sa maison garde une allure de chantier inachevé. Marc a vu ici mourir son père, le pasteur Ben Houmbouy, l’une des figures protestantes de Nouvelle-Calédonie, Kanak marié à une Suissesse.

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L’année 2018 venait de commencer. Le vieil homme, gaillard, réparait un toit en appentis, les yeux happés par le grand large. Mauvaise chute. Brusque décès. «Ma famille a toujours gardé un port d’attache ici. Je ne voyais pas d’alternative et suis resté.» Son épouse, issue d’une famille kanak de l’île, est réceptionniste à l’auberge locale, l’Hôtel Beaupré. Lui part, de nuit, à la pêche au thon et au barracuda. «Le moment le plus rude est le retour à l’aube, explique celui qui, voici quelques années, dirigeait les engins de travaux publics de l’entreprise vaudoise Signal Route. Les Français se targuent de la prétendue modernité de la Nouvelle-Calédonie. Mais ici, nous n’avons même pas de ponton pour débarquer. Les dernières centaines de mètres, en pleine nuit, je les fais à la nage…»

La vraie question pour nous, Kanak, est celle du choc entre notre culture et le système. Beaucoup peinent à s’y retrouver.

Angela Boucko, éducatrice

Marc n’a pas été témoin des blessures d’Ouvéa. Mais il suffit de parcourir quelques centaines de mètres pour les ressentir. En bordure de la route, dominant l’océan, le monument aux 19 morts de la grotte de Gossanah est révéré par les indépendantistes. C’est ici qu’en mai dernier Emmanuel Macron est venu se recueillir, après avoir redit que «la France ne serait pas la même sans la Nouvelle-Calédonie». Devant nos yeux, entouré par une haie de totems traditionnels kanak, les noms des 19 jeunes îliens tués le 5 mai 1988 lors de l’assaut, par l’armée française, de la grotte dans laquelle ils retenaient une vingtaine de gendarmes pris en otages. Il y eut des morts des deux côtés. Une spirale de violence conclue d’une part, un mois plus tard, par la signature des accords de Matignon, et de l’autre par l’assassinat ici même, le 4 mai 1989, des leaders indépendantistes Jean-Marie Tjibaou et Yeweiné Yeweiné, tués par l’un des chefs survivants de la tribu de Gossanah.

Ouvéa est, depuis, retournée à sa tranquillité océane. Angela Boucko est éducatrice, responsable d’une association d’apprentissage de la musique. «La politique n’est que l’écume, explique-t-elle, alors qu’un rideau de pluie transforme l’horizon en fresque gris bleuté. La vraie question pour nous, Kanak, est celle du choc entre notre culture et le système. Beaucoup peinent à s’y retrouver.» Notre conversation vire sur le sujet souvent cité à Nouméa, la lointaine capitale: l’hémorragie de violence et de stupéfiants chez les jeunes des tribus. «Sommes-nous les seuls touchés parce que nous sommes Kanak? s’interroge Angela Boucko. Il est vrai que le respect de l’autorité se perd. J’ai vu mon jeune cousin se suicider. J’étais plus en colère que triste. Mais cette souffrance, est-elle celle de la Kanaky ou de la France? Nous restons au milieu. Entre deux univers.»

L’orage lapide les pierres tombales. Les plaques aux noms de Jean-Marie Tjibaou et Yeweiné Yeweiné côtoient celles des jeunes tués, voici trente ans, par les militaires français. La gendarmerie d’Ouvéa, celle de la prise d’otages, reste presque identique, juste cernée par un plus haut grillage. Anekone Neudjen travaille, lui aussi, pour la municipalité. Il est de Gossanah, la localité «maudite»: «je connaissais l’un des «papas» parmi les dix-neuf tués. J’ai trouvé normal que les aînés s’opposent à la venue d’Emmanuel Macron dans le village. On doit se servir de cette histoire violente comme d’une force. Ce qui s’est passé ici a ouvert la voie au référendum, à la construction d’un dessein commun envers et contre tout.» Juste à côté du bureau d’Anekone, une affiche ornait le mur de la mairie lors de notre passage. Elle indiquait le «bureau de vote N° 1». Dimanche, c’est ici que, sur l’île de la douleur, chacun votera pour se réconcilier avec sa propre histoire.

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