C’est donc ici que tout s’est terminé. Au pied de cette cascade qui troue, près de la commune de Touho, la jungle luxuriante qui recouvre les collines. Le ciel est bas, en ce mois de juillet 2018, alors que l’on arpente, à partir du pont qui l’enjambe, les berges caillouteuses de la rivière Kokengone. A moins d’un kilomètre, l’océan Pacifique avale le cours d’eau recraché par les montagnes. Jadis, le seul moyen d’accéder à ce flanc oriental de la Nouvelle-Calédonie était d’y accoster par bateau. Ce que fit, un jour d’avril 1893, au milieu d’un groupe de détenus escorté par des Kanaks de la police pénitentiaire, le bagnard Jean-Joseph Auberson, de nationalité suisse, condamné le 23 février 1887 à 5 ans de travaux forcés et 20 ans d’interdiction de séjour. Avant de finir ici, «mort par submersion»…

La Nouvelle-Calédonie décide de son avenir ce 4 novembre. Pour la première fois de son histoire, et de celle des territoires français d’outre-mer, une simple question sera posée aux 175 000 électeurs calédoniens pouvant justifier – parmi diverses conditions – de leur résidence sur le territoire depuis plus de vingt ans: «Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante?» Une échéance arrachée de haute lutte par les indépendantistes kanaks, dans la tourmente des années 80 qui vit tour à tour l’île sombrer dans la violence et la République accepter, en 1988, d’accroître son autonomie avec la signature des Accords de Matignon négociés par Michel Rocard et Jean-Marie Tjibaou, puis réactualisés dix ans plus tard, en 1998. Une césure historique qui n’empêche pas le passé d’être partout omniprésent sur cette terre de coutumes, de tribus, et des mémoires enfouies du bagne, où finirent, dans la seconde moitié du XIXe siècle, plus d’une centaine de «transportés» de nationalité suisse.

Un SDF condamné pour cambriolage

Jean-Joseph Auberson était «sans domicile fixe» lorsque la Cour d’assises de la Côte-d'Or le condamne aux travaux forcés et à la déportation lointaine en février 1887. Son crime? Avoir dévalisé la maison d’un professeur de collège de Dole, dans le département français voisin du Jura. L’homme, né le 15 avril 1848 dans le canton de Vaud – seule indication sur son avis mortuaire, aux archives d’outre-mer d’Aix-en-Provence – était sans doute récidiviste. S’est-il rendu responsable de violences? Extraditions et recours sont alors inexistants. Seuls deux documents administratifs témoignent de l’existence du cambrioleur quadragénaire et de son passage sur ce «Caillou» annexé par la France sous Napoléon III en 1853 afin d’en faire une colonie pénitentiaire pour éloigner criminels et malfrats.

Le premier est… son avis de décès, daté de «l’an mil huit cent quatre vingt quinze, le six mars à six heures du soir» par François Xavier Gillot l’Etang, officier de l’état civil de la circonscription de Touho. Le second est la lettre manuscrite expédiée, le 31 juillet 1895, par un fonctionnaire du Ministère des colonies au Ministère des affaires étrangères, tenu de contacter la légation de Suisse à Paris… La dépouille du bagnard Auberson, sans doute enterrée à la va-vite, est restée en Nouvelle-Calédonie. Mais l’administration française informait la Confédération sur le sort de ses ressortissants, même oubliés au bout du monde, dans les confins du Pacifique.

Charpentier sur le toit de l’église

A Aix, où les archives des bagnes de Nouvelle-Calédonie et de Guyane reposent dans des centaines de cartons fermés par une fine cordelette – remplis de dossiers au nom des condamnés – des lettres, des avis de libération… et surtout des avis mortuaires permettent de retracer l’itinéraire des Helvètes de la «transportation». Un matricule pour chaque. Des noms que les chercheurs ou les journalistes doivent identifier au milieu d’éventuels homonymes et des erreurs (fréquentes) de transcription: Klinger, Bossy, Riedo, Levier, Sigrist, Monnet, Tschudi, Gurtner, Morendi, Decaillet, Kohler, Genoud… Les archives de Nouméa gardent, elles, une copie des registres sur microfilms.

L’histoire de Jean-Joseph Auberson sort du lot. Lui n’a jamais revu la Suisse, contrairement à Lucien Jossevel, engagé dans la Légion étrangère et condamné en 1888 par le Conseil de guerre d’Oran (alors Algérie française) pour avoir égaré une partie de son uniforme, comme le relatait notre confrère 24 heures dans un reportage en 1984. Mais Auberson a laissé une trace, immanquable pour qui voyage aux abords de Poindimié, la localité dont le maire n’est autre que Paul Néaoutyine, principal leader des indépendantistes et président de la région Nord de l’île, où les Kanaks sont majoritaires: la silhouette de l’église de Tyé, l’une des plus anciennes de la «Grande Terre».

Des pistes ouvertes par les bagnards

Auberson le cambrioleur était charpentier de son état. Une fois ses 5 ans de travaux forcés terminés, l’administration du bagne l’assigne, pour purger sa seconde peine d’éloignement, à la colonie pénitentiaire de Touho. Nous sommes en 1893. Les seules «routes» existantes en Nouvelle-Calédonie – ainsi baptisée par le navigateur anglais James Cook, son découvreur en 1774 – sont les pistes ouvertes par les bagnards. Vingt ans plus tôt, la première rébellion kanak du chef Ataï a été écrasée dans le sang par l’armée coloniale et ses supplétifs des tribus rivales. Les bagnards «libérés» crèvent sur leurs lopins, dans les cabanes de fortune qu’ils se sont construites eux-mêmes, après avoir parfois pris une «locale» pour femme.

Auberson le forçat est alors probablement embauché sur le chantier de la future église du Sacré-Cœur, qui sort de terre l’année avant sa mort. Originaire de Wallis-et-Futuna, l’actuel prêtre de la paroisse de Tyé, que nous avons rencontré, a fouillé en vain dans les registres mais il admet «que tout concorde», car la présence de bagnards sur le toit de l’édifice, voici un siècle et demi, est une histoire connue. Auberson assemble les madriers. Ses coups de marteau résonnent sur cette bande littorale accolée à la mer. Il semble, en revanche, n’avoir pas eu de descendance locale. «Ce nom-là, je ne l’ai jamais entendu», lâche David, un grand gaillard kanak, responsable de l’église évangélique voisine.

La déportation des communards

Ce qui se passait à l’époque en Nouvelle-Calédonie n’était pas ignoré à Paris et, par ricochet, à Genève ou Lausanne. La raison pour laquelle l’information circulait malgré les milliers de kilomètres de distance? La déportation des communards, les insurgés parisiens de 1871, vers Nouméa et son camp de l’île Nou. A leur retour, après 1880, leurs «Mémoires de bagnard» circulent. A l’île des Pins, l’une des principales colonies pénitentiaires, les anciens volontaires des barricades parisiennes publiaient même des journaux de fortune.

Emmanuelle Eriale nous montre, dans la baie de Ducos proche de Nouméa (aujourd’hui occupée par le dépôt pétrolier de la ville) l’emplacement de la case occupée par Louise Michel, l’égérie de la Commune de Paris: «Les communards étaient cantonnés ici en «enceinte fortifiée», indique-t-elle en pointant du doigt une langue de terre, en contrebas des citernes. Ils devaient construire leurs huttes et finissaient, en cas de rébellion, dans le grand bâtiment cellulaire voisin.» Plus de 800 «communards» durent être transportés sur le territoire entre 1872 et 1880, après avoir été raflés par l’armée versaillaise.

Huit mille bagnards au moins sont morts sur le seul site de l’île Nou. Et dire que tous ont disparu sans même une plaque à leur nom. Le néant total

Yves Mermoud, descendant de transporté

Un Suisse, Jacques Réber, matricule 3805, condamné par le Conseil de guerre de Saint-Germain-en-Laye le 7 mars 1872, se trouvera pris dans la nasse policière. Fausse accusation ou erreur? Arrivé en Nouvelle-Calédonie en décembre 1872 sur la frégate La Garonne, il en repartira sur un autre navire, La Virginie, le 24 février 1873. L’historien Louis-José Barbançon, descendant de bagnard et auteur du formidable livre Le pays du non-dit, complète ce tableau pénitentiaire, forge de l’âme de la Nouvelle-Calédonie: «Les communards sont les premiers à avoir associé les Kanaks au bagne. Certains ont enseigné aux tribus. Ils se sont mélangés. Ils étaient aussi sous la surveillance de la police kanake du bagne.» L’insurrection kanake de 1878 intervint d’ailleurs durant les années de détention des ex-insurgés.

Souillure coloniale

Qu’est-il arrivé au charpentier, voleur puis bagnard «libéré» Jean-Joseph Auberson? L’hypothèse de l’accident dans la rivière Kokengone est retenue par les deux gendarmes Benoît Depoissier et Jean Lamadon qui dressent, le 6 mars 1895, le fameux acte de décès. Sauf que, à la même époque, les registres de la paroisse mentionnent plusieurs émeutes impliquant des travailleurs sur le site et des villageois kanaks. Un nouveau gouverneur, Paul Feillet, a pris ses fonctions à Nouméa en juin 1894. Il restera jusqu’en 1902 et sera l’un des premiers à déplorer cette souillure coloniale qu’est le bagne, surnommé le «robinet d’eau sale». Car qui dit bagnards dit violence, bagarres, vagabondage pour les «libérés; abandonnés à eux-mêmes sans ressources. Huit mille bagnards au moins sont morts sur le seul site de l’île Nou. Et dire que tous ont disparu sans même une plaque à leur nom. Le néant total», raconte Yves Mermoud, autre descendant de «transporté», résolu à installer à Nouméa un musée du bagne digne de ceux de Tasmanie, la grande colonie pénitentiaire anglaise d’Australie.

Au cimetière de Tyé, face au Pacifique, nous avons scruté toutes les tombes, toutes les croix, tous les signes d’une possible sépulture pour cet étrange bâtisseur d’église que fut l’Helvète Jean-Joseph Auberson. Sans succès. La mémoire des bagnards suisses n’existe que dans les archives, ultime refuge des forçats oubliés du «Caillou».


En vidéo: notre journaliste Richard Werly a consacré, en 2016, une série à l'autre bagne, celui de Guyane. Son intervention sur TV5 Monde.