Toute la journée, Galina et ses amies ont scandé dans le froid le même slogan, face au bâtiment rococo en briques jaunes de la première institution judiciaire du pays: «Honneur à la Cour suprême, justice pour l'Ukraine!» Arrivées dimanche en train de Lviv, la principale ville de l'ouest, place forte de l'opposition, cette dizaine d'étudiantes et de jeunes employées favorables au candidat écarté Viktor Iouchtchenko ont promis de ne pas quitter Kiev «sans avoir remporté la victoire».

Une victoire désormais possible: tout au long de leur première audition, lundi, des plaintes pour fraudes déposées par l'état-major de campagne de Iouchtchenko, les 85 juges de la Cour ont paru convaincus par l'exposé des faits. Certes, la journée de mardi sera celle des avocats du premier ministre et vainqueur officiel Viktor Ianoukovitch. Certes, la Cour, qui s'est de fait affranchie de l'ultimatum de vingt-quatre heures fixé dimanche par le candidat Iouchtchenko, peut poursuivre l'examen des plaintes pendant plusieurs jours. Certes, l'annulation seulement partielle du scrutin, approuvée d'avance par Ianoukovitch, n'est pas à écarter. Mais après une semaine de protestations, l'opposition ukrainienne a de bonnes raisons d'estimer le moment venu.

Le fait que le président sortant Leonid Koutchma lui-même se soit prononcé lundi soir devant des journalistes pour «de nouvelles élections» est en particulier interprété comme un signal politique très fort. Signal qui pourrait se doubler mardi d'un autre coup de semonce en provenance cette fois du parlement, saisi par l'opposition d'une demande de vote de défiance contre le premier ministre Ianoukovitch. Une majorité de députés, parmi lesquels des parlementaires proches du pouvoir, avait, rappelons-le, voté samedi l'invalidation des résultats de la présidentielle et demandé le remplacement de la commission électorale. Deux décisions sans base légale, mais politiquement cruciales. Vladimir, un manifestant venu de Tchernobyl pour «assiéger» la Cour suprême, y voit l'œuvre d'un compromis: «Si le parlement vote demain contre Ianoukovitch, Koutchma aura de très bons arguments pour réclamer un nouveau scrutin. Il redorera ainsi son blason. Et facilitera la tâche aux juges qui, eux, confirmeront l'affaire sur le terrain du droit.»

Référendum sur l'autonomie

«L'affaire», toutefois, ne se décide pas que sur les pavés gelés de Kiev. Toute la journée de lundi, l'état-major de l'opposition s'est informé de la réalité des menaces sécessionnistes des provinces russophones et industrielles de l'est, comme le bassin minier du Donetsk, ou les autorités régionales ont annoncé la tenue d'un référendum sur l'autonomie dimanche prochain, contre la volonté du chef de l'Etat. A Kharkiv, une ville clef de l'Ukraine orientale, 30 000 manifestants pro-Iouchtchenko sont ainsi descendus dans la rue pour dénoncer «le schisme». L'enjeu est d'envergure: jusque-là circonscrits aux grandes villes du pays et à la capitale, le bras de fer politique ukrainien accoucherait en cas de sécession d'une crise régionale majeure assurée de faire entrer en jeu la Russie voisine de Vladimir Poutine. Lequel avait félicité mardi le vainqueur officiel Ianoukovitch et resté, depuis, totalement silencieux.