C’est l’histoire d’un homme politique rattrapé par son nom, et qui essaie de s’élever à la hauteur du mythe que symbolise son patronyme. Benigno Aquino III a toujours été un politicien effacé. Il a siégé pendant neuf ans au Congrès, et depuis trois ans au Sénat, mais il n’est l’auteur d’aucune loi importante, et son nom ne sera attribué à aucune réforme de poids aux Philippines. Pourtant, c’est bien ce nom qui fait aujourd’hui de lui le grand favori de l’élection présidentielle du 10 mai: avec 38% des intentions de vote, il devance de 12 points son principal adversaire, le richissime sénateur Manny Villar.

«Noynoy» Aquino, comme il est appelé aux Philippines, est le seul fils de Benigno Aquino Jr, ex-opposant du dictateur Ferdinand Marcos, assassiné à son retour d’exil en août 1983, et surtout de Corazon Aquino, présidente portée au pouvoir par la révolution qui a fait chuter Marcos en 1986, réinstallant ainsi la démocratie aux Philippines après quatorze ans d’un régime de loi martiale. Le décès de cette «icône de la démocratie», en août dernier, a provoqué un énorme élan de sympathie envers les Aquino, une vraie catharsis populaire qui a entraîné un transfert du mythe romantique de la mère vers le fils: la classe politique d’opposition et les médias ont alors tous appelé Benigno Aquino III à relever le flambeau de la résistance. Quarante jours après les funérailles de sa mère, Noynoy Aquino se présentait à son tour comme président.

Noynoy Aquino, vêtu d’un polo noir en signe de deuil dans le salon de sa maison familiale où il reçoit Le Temps, le reconnaît lui-même: «Avant août dernier, j’étais loin d’envisager de me présenter. Je ne pensais même pas briguer de nouveau mandat au Sénat, afin de prendre le temps de m’habituer à la disparition de ma mère, celle qui m’a tant servi de guide dans ma vie», avoue cet homme célibataire de 50 ans, qui vivait encore avec sa mère avant son décès.

Mais son patronyme symbolise aujourd’hui, pour beaucoup de Philippins, l’espoir d’un retour des valeurs d’intégrité et d’honnêteté en politique, dans un pays qui a vécu pendant neuf ans sous la présidence de Gloria Arroyo, entachée de nombreux scandales de corruption et de tricherie électorale irrésolus. Et Noynoy Aquino fait de ces valeurs héritées de ses parents l’argument central de sa campagne: «Si je suis élu président, nous voulons mettre en place une commission qui résolve tous les scandales de corruption du gouvernement Arroyo. Nous estimons que Madame Arroyo a affaibli les institutions du pays. Et nous voudrions les renforcer.» En 2004, lors de son élection, la voix de Gloria Arroyo a été enregistrée en train de parler au directeur de la commission des élections, et de prétendument négocier sa victoire.

Ce message d’intégrité trouve un large écho parmi la jeunesse, déçue par la présidence actuelle, et qui idéalise le combat pro-démocratique des Aquino: «Ce qu’il faut à ce pays, c’est un leader qui nous redonne confiance dans les institutions, et qui ne soit pas corrompu, estime Krupskaya Añonuevo, 29 ans, professeure d’allemand à l’Université Ateneo de Manille. Grâce à son éducation familiale et à son humilité, je crois vraiment que Noynoy peut nous apporter le changement.»

Sous la bannière du Parti libéral, Noynoy Aquino a également l’intention d’utiliser l’argent perdu dans la corruption pour mener des réformes de fond: «Nous avons besoin de 20 milliards de pesos (480 000 millions de francs suisses) pour construire les 40 000 salles de classes qui manquent dans le pays. Or cela représente à peine 10% de l’argent qui est perdu chaque année avec la corruption.»

Mais cette lutte anti-corruption, messianique dans un pays classé 139e dans l’indice de corruption 2009 de Transparency International, pourrait être affaiblie par ses propres alliés et soutiens financiers, qui comptent deux grandes familles accusées de corruption massives du temps de la présidence de Corazon Aquino. «Les Lopez et Cojuangco entreront au gouvernement s’il est élu, et bénéficieront certainement de ces fonctions pour enrichir leurs familles, analyse Benito Lim, professeur de science politique à l’Université Ateneo. C’est une pratique courante aux Philippines, mais cela empêchera Noynoy Aquino de consacrer des fonds pour combattre la pauvreté et le chômage.»

Un défi bien plus proche et menaçant s’impose cependant à lui d’ici là: de nombreux indicateurs fiables indiquent que le vote du 10 mai, dont le dépouillement se fera pour la première fois de manière électronique, pourrait être entaché de fraudes massives, voire tout simplement échouer, dans le but d’empêcher l’opposition de prendre le pouvoir au cercle de Gloria Arroyo. La présidente a ainsi nommé des proches à la tête de l’armée pour appuyer un éventuel coup de force. Face à un tel scénario, Noynoy Aquino devra montrer s’il est capable d’être un vrai leader politique, comme sa mère l’est devenue en 1986. Mais pour la première fois, il devra le faire sans son aide.