reportage

Le nucléaire russe en campagne de pub

Un groupe de journalistes étrangers a pu visiter la centrale de Rostov.Sous la haute surveillance de son ingénieur en chef. Après Fukushima et le quart de siècle écoulé depuis Tchernobyl, le lobby nucléaire paraît sûr de lui

L’Agence fédérale de l’énergie atomique russe, Rosatom, a mis du temps à réagir à la catastrophe de Fukushima, au Japon, qui coïncide avec le 25e anniversaire de l’accident de Tchernobyl. Au lendemain de la commémoration, elle a organisé une visite de centrale nucléaire – chose rarissime – pour une petite délégation de journalistes étrangers. «Nous avons mis du temps à les convaincre», reconnaît un attaché de presse travaillant pour le groupe russe. «Mais ils ont bien compris qu’ils devraient communiquer et faire entendre leur voix après Fukushima.» Leader en termes d’exportations de centrales nucléaires, Rosatom devait en effet montrer à l’opinion publique mondiale qu’elle a parcouru du chemin dans le bon sens depuis un quart de siècle.

La corporation d’Etat a logiquement choisi de faire visiter la centrale de Rostov. C’est sa vitrine, car c’est la plus moderne. Le premier réacteur a été chargé en carburant en 2001 et le second en 2009: ce dernier est le plus récent à être entré en fonction sur le territoire russe. C’est aussi le type de réacteur VVER 1000 à eau pressurisée que Rosatom entend exporter.

La route cabossée menant à la centrale mène jusqu’à un checkpoint similaire à celui d’une base militaire – la Tchétchénie se trouve à 450 km, et la région a connu des attentats suicides avec camions bourrés d’explosifs. Légitimement pointilleux sur les mesures de sécurité, Rosatom est protégé par les troupes de «l’armée intérieure» russe. Ordinateurs et téléphones portables sont proscrits, tout comme les équipements audio et vidéo qui n’ont pas été préalablement déclarés, numéros de série à l’appui. La direction autorise avec parcimonie à photographier les lieux, avec interdiction absolue de capturer le moindre détail du système de sécurité (vidéosurveillance, clôtures, guérites, entrées et sorties). Et l’on n’a pas accès à l’enceinte du réacteur.

Notre délégation croise fortuitement un groupe d’ingénieurs d’Alstom. A peine a-t-on le temps de leur poser une question que les ingénieurs sont informés sèchement qu’ils «n’ont pas accès aux journalistes». Mais on sait qu’Alstom a formé avec Atomenergomash, une filiale de Rosatom, une coentreprise pour la production de turbines à basse vitesse.

La visite de la centrale de Rostov est menée par son ingénieur en chef, Andrei Salnikov. Ce dernier explique que seul un des deux réacteurs est en service actuellement, l’autre subissant une inspection de routine réclamant quarante-quatre jours d’arrêt tous les dix-huit mois. Deux autres réacteurs sont en construction, l’un devant entrer en service en 2014, l’autre en 2016. La centrale de Rostov est la seule dans le sud de la Russie. Son importance est capitale pour l’économie car elle alimente quatre régions souffrant d’un déficit chronique en électricité. Elle donne aussi du travail à 2000 employés de la ville de ­Volgodonsk, située à 10 km des réacteurs.

Sur un ton très paternaliste, l’ingénieur répète en boucle qu’il est interdit de toucher à quoi que ce soit, surtout les boutons, et de déranger le personnel, auquel incombe de hautes responsabilités. Nous visitons la salle où se trouve la gigantesque turbine à vapeur du second réacteur. L’engin, de fabrication ukrainienne, date de 1987 et effectue 1500 tours par minute. Sa puissance correspond à celle du réacteur dont il reçoit la vapeur, soit 1000 mégawatts, lesquels sont transmis ensuite au générateur d’électricité, situé dans un autre bâtiment.

«Les ingénieurs d’Alstom que vous avez vus tout à l’heure sont venus observer notre équipement en vue de nous faire une offre pour améliorer l’efficacité de la turbine», explique Andrei Salnikov. L’ingénieur précise être toujours à l’affût d’équipements, y compris étrangers, qui permettent des améliorations. «Nous avons déjà des fournisseurs allemands et suisses pour l’armature du réacteur.»

Sur la sécurité, Andrei Salnikov est formel. «Il serait absurde de parler d’un 100%, mais nous nous en approchons autant que possible. Cette centrale possède trois systèmes de sécurité parallèles. Pourquoi trois? Dans le cas où l’un est en réparation et le deuxième souffre d’un vice caché, le troisième fonctionnera à coup sûr», explique l’ingénieur depuis la salle des commandes, qui donne l’impression d’être du dernier cri, à l’exception de l’icône orthodoxe surplombant les moniteurs. Une dose de superstition alors que la centrale se trouve dans une région à forte activité sismique? «La centrale est conçue pour résister à un séisme de magnitude 7», assure Andrei Salnikov, qui s’appuie sur l’exemple de la centrale de ­Metsamor, en Arménie, du même type et qui a résisté en 1989 à des secousses de magnitude 6 sur l’échelle de Richter.

L’antienne récitée à travers tout le globe selon laquelle le dôme des réacteurs «est capable de résister à la chute d’un avion de 20 tonnes volant à 700 km/h» nous est servie. En revanche, l’ingénieur en chef refuse de révéler si la centrale est protégée par un système de défense antiaérien. «Je n’ai pas le droit de vous répondre sur ce point», sourit-il en se justifiant par les précautions de sécurité. «Mais sachez que notre centrale est la mieux notée par Rosatom en termes de sûreté et que l’Agence ­internationale de l’énergie atomique nous classe parmi les cinq centrales les plus sûres du monde», se félicite-t-il.

Si l’industrie nucléaire mondiale est satisfaite du niveau de sécurité de Rostov, il ne nous reste qu’à lui faire confiance, car il n’existe aucun contrôle indépendant des centrales russes. Les slogans et l’assurance de Rosatom auront beaucoup plus de poids lorsque la corporation fera visiter ses centrales les plus vieilles, celles de Smolensk et de Leningrad (près de Saint-Pétersbourg), dont les réacteurs RBMK sont du même type que ceux de Tchernobyl.

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