Enclaves suisses (2/5)

Nueva Helvecia, une terre de traditions suisses en Uruguay

Dans cette ville d’environ 12 500 habitants, on célèbre quatre fois la fête nationale. Cent cinquante ans après l’arrivée des premiers Suisses, la culture helvétique reste bien présente

Cette semaine, «Le Temps» visite cinq lieux dans le monde où des Suisses ont émigré pour trouver une vie meilleure.

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Entre Colonia et Nueva Helvecia, en Uruguay, l’environnement est particulier. A côté des palmiers, des pins ont été plantés il y a des décennies. Ils sont les témoins de la colonisation de la région par des Européens dans la seconde moitié du XIXe siècle.

A Nueva Helvecia, ville autrefois aussi appelée Colonia Suiza située à 120 km de la capitale, Montevideo, 40 familles de colons sont arrivées en 1861 pour fuir la crise agricole qui sévissait sur le Vieux Continent. Parmi elles, comme le laisse deviner le nom de la localité qu’elles ont fondée, neuf sur dix étaient suisses. Il s’agissait en grande majorité d’Alémaniques, accompagnés de quelques Neuchâtelois et Vaudois. «Mes ancêtres étaient de Berne, d’Appenzell et de Saint-Gall. Mais je possède aussi des descendants du Tyrol autrichien et du sud de l’Allemagne. La langue qui unissait tous ces colons était l’allemand», témoigne Nelson Barreto Bratschi, 73 ans, mémoire vivante de Nueva Helvecia.

En entrant dans la ville, le décor helvétique est planté. Les contours d’un chalet avec le drapeau à croix blanche ont été érigés en guise de bienvenue. En déambulant dans cette ville d’environ 12 500 habitants, les symboles suisses sont omniprésents. Sur la place principale longée par la rue Berna, une statue a été érigée en l’honneur des fondateurs de la colonie. Non loin de là se dresse le cinéma, appelé Cine Helvético. Les maisons typiques à un étage comportent aussi une particularité suisse: près des portes sont accrochés les écussons des cantons d’origine des familles de colons. «C’est Freddy Garcia Lopez, un artisan uruguayen, qui les fabrique ici», commente Nelson Barreto Bratschi.

Soupe suisse et «asado»

Au-delà des symboles matériels, la fête nationale suisse constitue l’événement de l’année. Ou plutôt les événements. «A Nueva Helvecia, nous la célébrons quatre fois», sourit Nelson Barreto Bratschi. La première a lieu le 31 juillet et elle est organisée par la Société de tir suisse de Nueva Helvecia, soit la première association sportive fondée en Uruguay, par 33 Suisses, en 1874. Après minuit, un feu est allumé, des salves de tirs sont lancées et l’hymne national chanté. «Nous ne pouvons pas la célébrer le 1er Août, car la communauté suisse se rend à Montevideo pour les festivités organisées par l’ambassade. La seconde fête nationale se déroule le premier dimanche d’août. Des saucisses sont au menu et nous pratiquons des danses folkloriques.»

La troisième célébration se déroule le dimanche suivant, cette fois dans la campagne avoisinante. Quant à la dernière fête nationale, elle est le fait du Club Zapica de Costas del Rosario, un nom qui rend hommage aux Indiens d’Uruguay: «On y sert en entrée une Tagessuppe, autrement dit une soupe typiquement suisse, et en plat principal un asado, soit de la viande grillée, des saucisses de foie de porc. C’est ainsi que la tradition culinaire de la Suisse se mélange à celle de l’Uruguay», se réjouit Nelson Barreto Bratschi. Ces quatre fêtes attirent environ 1500 personnes, un niveau de participation qui se maintient depuis des années.

Fromage et chocolat

A Nueva Helvecia, une importante tradition culinaire héritée des fondateurs est la production de fromage. D’origine tessinoise, Nelson Celio est la troisième génération à la tête de l’entreprise familiale qui fabrique un fromage baptisé Colonia. «Nous suivons en partie la recette traditionnelle de mes ancêtres, mais l’avons adaptée avec les techniques modernes. Nous ne faisons plus tout à la main. En fait, mon grand-père voulait faire un fromage identique à l’emmental. Mais le lait et l’eau n’étant pas les mêmes qu’en Suisse, le résultat est différent. C’est l’unique fromage de la région. C’est d’ailleurs ici que ma famille a produit le premier fromage du pays», relève Nelson Celio.

Aujourd’hui, 100 vaches permettent de produire 22 meules par jour. Autre produit emblématique, le chocolat a lui aussi fait son apparition à Nueva Helvecia. Deux producteurs, dont un importe ses fèves de cacao d’Equateur, se sont lancés dans l’aventure. La tante d’Eduardo Schöpf rêvait de fabriquer des produits à base de chocolat. A sa mort, il a décidé de concrétiser son idée. «Nous avons fondé Tante Eva il y a dix ans. Nos chocolats sont exempts de sucre et d’additifs chimiques. Depuis six ans, nous participons à l’organisation de la Fête du chocolat qui se déroule ici, à Nueva Helvecia», dit fièrement Eduardo Schöpf.

Démocratie directe

La ville fait également figure d’exemple pour l’Uruguay. Lorsque les premiers Suisses y sont arrivés, ils ont bénéficié d’une certaine autonomie, car le pays avait un grand besoin d’étrangers à l’époque. «Ils ont introduit la démocratie directe et le vote secret dans le pays. Le système législatif de Nueva Helvecia a été pris comme exemple par l’Uruguay, qui l’a adopté à l’échelle nationale pour beaucoup de résolutions», raconte Nelson Barreto Bratsch.

La ville a aussi été pionnière dans de nombreux domaines. Dans l’agriculture, la première batteuse mécanique du pays, permettant de séparer l’épi de la tige, a été introduite par les Suisses à Nueva Helvecia. «Cela a constitué une révolution», selon Nelson Barreto Bratschi. Pour lui, cette tradition suisse doit perdurer. «Après notre génération, on verra ce qu’il se passera.»


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