«Pas de retour en arrière possible», ont scandé dans la nuit de lundi à mardi les Soudanais dans la rue après un coup d’Etat condamné à l’étranger et la mort de trois manifestants, sortis après l’arrestation de la quasi-totalité des dirigeants civils par les militaires avec lesquels ils partageaient le pouvoir.

Washington a réclamé un «rétablissement immédiat» des autorités de transition qui devaient mener le pays d’Afrique de l’Est, l’un des plus pauvres au monde, à ses premières élections libres après trois décennies de dictature d’Omar el-Béchir.

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Parce que pour manifestants et experts, la perspective d’un retour au règne sans partage des militaires est désormais de plus en plus réaliste, le Conseil de sécurité de l’ONU tiendra mardi après-midi une réunion d’urgence à huis clos. Car le récent ballet diplomatique à Khartoum et les multiples appels à la libération immédiate de responsables arrêtés au petit matin n’y ont rien fait.

Lundi, le coup d’Etat a suivi son cours: le Premier ministre Abdallah Hamdok, son épouse, plusieurs de ses ministres et les membres civils du Conseil qui chapeaute la transition au Soudan ont été emmenés par des militaires et leur localisation est toujours inconnue. Puis, après que des militaires ont pris d’assaut la télévision d’Etat, le général Abdel Fattah al-Burhane, chef de ce Conseil de souveraineté, y est apparu pour annoncer la dissolution des autorités de transition.

«Sauver» la «révolution»

Seul Moscou y a vu «le résultat logique d’une politique ratée» accompagnée d'«une ingérence étrangère d’ampleur», dans un pays où Russes, Turcs, Américains ou encore Saoudiens se disputent l’influence notamment sur les ports de la mer Rouge, stratégiques pour leurs flottes dans la région.

La rue, elle, a déclarée «la grève générale» et la «désobéissance civile» à des nouvelles autorités jusqu’ici incarnées par un seul homme, le général Burhane, qui a promis un gouvernement «compétent» pour bientôt mais dont le coup de force a suspendu de fait une transition inédite dans un pays resté sous la férule de l’armée quasiment en continu depuis son indépendance.

Sous une nuée de drapeaux, des milliers de Soudanais campaient dans les rues de Khartoum, sortis lundi matin tandis que tous se demandaient où allait le pays, alors sans internet ni appels téléphoniques. Pour ceux-là, il s’agit de «sauver» la «révolution» qui a renversé Béchir en 2019, au prix d’une répression qui avait fait plus de 200 morts. Depuis lundi, au moins trois manifestants ont été tués par des balles «tirées par les forces armées» selon un syndicat de médecins pro-démocratie, et plus de 80 autres blessés. «Le peuple a choisi un Etat civil» et «Non un pouvoir militaire», martèlent malgré tout les manifestants à Khartoum, coupant les routes avec pneus brûlés, amas de pierres et autres barricades, notamment aux abords du QG de l’armée, place-forte du centre de Khartoum murée depuis des jours par l’armée.

Un coup d’arrêt à la transition

Pour tenter une pression supplémentaire, Washington, dont l’émissaire Jeffrey Feltman rencontrait Abdel Fattah al-Burhane et Abdallah Hamdok encore dimanche à Khartoum, a annoncé «suspendre» une aide de 700 millions de dollars consacrée à la transition démocratique.

Ce processus, dont les Soudanais se targuaient dans un monde arabe où les révoltes pro-démocratie des dernières années ont peu à peu laissé la place aux islamistes ou à des contre-révolutions autoritaires, battait de l’aile depuis longtemps.

En avril 2019, militaires et civils s’accordaient pour chasser Béchir du pouvoir et former le Conseil de souveraineté, composé équitablement de représentants des deux camps afin d’organiser les premières élections libres fin 2023.

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Mais lundi, en décrétant l’état d’urgence et la suspension de tous les responsables, le général Burhane a mis un coup d’arrêt à la transition et exposé au grand jour la fracture qui ne cessait de se creuser entre les partisans d’un pouvoir uniquement civils et ceux qui réclament un cabinet de généraux pour sortir le Soudan du marasme politique et surtout économique.

Réactions internationales

Pour Jonas Horner, chercheur à l’International Crisis Group, «c’est un moment existentiel pour les deux camps», civil et militaire. «Ce genre d’intervention […] réintroduit la dictature comme option», ajoute-t-il. Semblant déjà redouter le pire, le bureau d'Abdallah Hamdok a averti lundi que les autorités militaires portaient «l’entière responsabilité» de son sort, dans un pays déjà secoué par un coup d’Etat déjoué en septembre.

Michelle Bachelet, la Haute-Commissaire aux droits humains de l’ONU, a dit craindre un «désastre» si «le Soudan revenait en arrière […] après des décennies de dictature». Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a condamné le «coup d’Etat militaire», exhortant au respect de la «charte constitutionnelle».

Ce texte signé par tous les acteurs anti-Béchir en 2019 établit la feuille de route de la transition, à laquelle le général Burhane a dit être toujours engagé une fois qu’un nouveau gouvernement et un nouveau Conseil de souveraineté auront été nommés. L’Union européenne a elle appelé la communauté internationale «à remettre la transition soudanaise sur les rails».

Face à ces critiques qui s’accumulent à l’étranger, le général Burhane a donné un gage de poids: il s’est engagé à respecter les accords internationaux signés par le Soudan, l’un des quatre Etats arabes à avoir récemment décidé de reconnaître Israël.

 


Abdel Fattah al-Burhane, le général désormais seul aux manettes du Soudan

Le général Abdel Fattah al-Burhane incarne aujourd’hui le pouvoir militaire dans ce pays, conspué par les uns et réclamé à grands cris par les autres. Dans la rue, depuis des jours, le nom de cet homme de 61 ans était sur toutes les lèvres. Pour les partisans d’un pouvoir civil, il est celui qui veut refaire du Soudan le pré carré de l’armée et pour ceux qui veulent un «gouvernement militaire», il est l’homme providentiel.

Après avoir joué un rôle-clé mais très discret comme commandant de l’armée de terre avant qu’Omar el-Béchir ne le nomme inspecteur général de l’armée, il est sorti de l’ombre le 12 avril 2019 en prenant les commandes du Conseil militaire de transition, au lendemain de la chute du dictateur, renversé par l’armée après des mois de contestation populaire.

Aujourd’hui, il assure toujours vouloir mener le pays vers un gouvernement civil après des élections fin 2023. Mais pour le faire, il a dit avoir dû dissoudre toutes les autorités en place «avec le mandat du peuple».

Toujours en uniforme kaki, béret sur la tête

Le général Burhane, toujours en uniforme kaki, béret sur la tête et galons biens en vue, apparaît régulièrement flanqué de son numéro deux au Conseil de souveraineté, Mohamed Hamdan Daglo, dit «Hemedti», commandant des paramilitaires des puissantes Forces de soutien rapide (RSF) accusées d’être impliquée dans la répression de la révolte de 2019.

Durant sa carrière, le général Burhane, un temps attaché de Défense à Pékin, a surtout été «un très haut gradé de l’armée, un commandant qui sait mener ses troupes», assure l’officier soudanais.

Né en 1960 à Gandatu, un village au nord de Khartoum, Abdel Fattah al-Burhane a fait des études dans une école de l’armée, puis en Egypte et en Jordanie. Marié et père de trois enfants, il avait, selon des médias soudanais, coordonné l’envoi de troupes soudanaises au Yémen lorsqu’il était commandant des forces terrestres.

Depuis sa désignation à la tête des autorités de transition, il a encore renforcé ses liens avec les soutiens régionaux de l’armée soudanaise, en se rendant en Egypte, dirigée par un ancien maréchal, Abdel Fattah al-Sissi, mais également aux Emirats arabes unis et en Arabie saoudite, deux pourvoyeurs d’aides financières cruciales.