MONDE

Obama à Cuba, pour tourner la page de la Guerre froide

Le président américain a entamé dimanche un voyage historique sur l’île des Castro. Cette visite de trois jours qui intervient après un demi-siècle d’animosité vise à sceller le rapprochement amorcé fin 2014

Sur la place Linea, tout près de l’ambassade américaine, les jeunes ne conversent pas vraiment. Depuis qu’un wifi payant (3 dollars l’heure) a été installé, ils sont tous collés à l’écran de leur téléphone portable à utiliser des applications telles que Whatsapp. Pour eux, c’est déjà une bouffée d’air frais dans un pays qui autorise l’accès à l’Internet au compte-gouttes. L’arrivée, dimanche à la Havane, de Barack Obama, n’a fait qu’accroître leur désir de s’arrimer au monde global.

Lire l'éditorial : Obama à Cuba, la force des symboles

Aux yeux de plusieurs jeunes Havanais, la visite du président américain «prouve que Cuba est un pays qui compte», relève Jorge, un étudiant. Le symbole est fort. Après un demi­siècle d’animosité entre la première puissance mondiale, symbole du capitalisme et Cuba, le dernier bastion du communisme, les deux pays ont entamé en décembre 2014 un dialogue qui a permis de rétablir les relations diplomatiques entre les deux pays rompus le 3 janvier 1961. La venue du locataire de la Maison-Blanche est vécue avec d’autant plus de fierté à Cuba qu’elle est la première pour un président en exercice depuis Calvin Coolidge en 1928.

Pour l’occasion, la plupart des routes menant à la vieille ville ont été fermées. L’asphalte du Malecon, le célèbre boulevard qui longe le bord de mer, habituellement truffé de nids-de-poule, est flambant neuf. Les façades de plusieurs anciennes bâtisses ont été ravalées. Enrique, un Havanais dans la soixantaine, n’en revient pas: «Ils ont même lavé à l’eau la cinquième avenue et les routes que la «Bête» (voiture du président Obama) va emprunter. Ce n’est plus du respect pour un président très apprécié ici. C’est une génuflexion.» Sans aller jusqu’à créer un village Potemkine, les autorités cubaines se sont appliquées à montrer le plus beau visage de la capitale à un président américain accompagné de son épouse Michelle et de ses deux filles Malia et Sasha.

La répression s’est intensifiée

Bien que l’embargo commercial décrété par les États-Unis en 1962 soit toujours en place et ne pourra être levé que par une décision du Congrès, force est de constater que les progrès accomplis par La Havane et Washington sont considérables. Barack Obama souhaite par sa visite rendre la normalisation irréversible et en passant restaurer l’image des États-Unis en Amérique latine. Peu après son arrivée à la Maison-Blanche, il le déclarait: «La politique que nous avons mise en place au cours des cinquante dernières années n’a pas fonctionné. Le peuple cubain n’est pas libre.» Une majorité d’Havanais en convient pourtant: depuis le processus de normalisation, la répression s’est intensifiée. C’est pourquoi les dissidents cubains exhortent le président américain à insister sur le respect des droits de l’homme au cours de son séjour cubain.

Lire l'interview de Norge Espinosa Mendoza : «L’art de la patience des Cubains»

L’administration américaine a multiplié les mesures pour réduire les effets de l’embargo. La semaine dernière, le Département du Trésor a élargi les possibilités de voyager à Cuba. Pour autant qu’ils attestent d’un programme éducationnel à plein-temps sur l’île, les Américains peuvent désormais se rendre à titre individuel à Cuba. Pour la Maison-Blanche, plus les Cubains seront exposés à l’extérieur, plus ils souhaiteront de liberté. La première multinationale américaine, la chaîne hôtelière Starwood, vient d’obtenir le feu vert américain pour s’établir à Cuba. Pour la première fois depuis des décennies, le service postal entre les deux pays a été rétabli de même que plusieurs liaisons aériennes. Des croisières en provenance des Etats­-Unis devraient faire halte à Cuba à partir du mois de mai.

Une vision différente des Droits de l’Homme

A quelques mètres de l’ambassade américaine, Esteban, retraité de l’industrie chimique cubaine, se félicite de la visite de Barack Obama: «C’est un président qui respecte Cuba. Il a déjà accompli pas mal de choses pour améliorer la relation avec notre pays. Malheureusement, il a en face de lui un Congrès qui ne nous aime pas.» Le retraité était trop jeune pour avoir participé directement à la révolution de 1959, mais, capable de s’exprimer en russe et en anglais en sus de l’espagnol, il le souligne: «Nous n’avons pas la même notion des droits de l’homme que les Etats-­Unis. Pour nous, l’éducation et la santé gratuites sont des droits.»

Pour le pouvoir cubain, la venue de Barack Obama est une aubaine. Raul Castro montre qu’il n’est pas, contrairement à son frère Fidel, idéologiquement opposé à l’ouverture. Par pragmatisme, il a répondu favorablement à l’appel de son homologue américain. Mais elle est aussi un événement difficile à gérer. La requête de davantage de liberté au sein de la population pourrait devenir plus insistante. Bien que tiraillés entre un optimisme nouveau et l’angoisse du changement, les Cubains sont très enthousiastes, mais ne savent pas toujours comment (oser) l’exprimer. La police a multiplié les contrôles des citoyens au cours des deux dernières semaines, comme si elle avait peur que quelque chose lui échappe.

Paradoxalement, des hordes de touristes qui débarquent en vieille ville semblent plus intéressées à s’accrocher aux symboles du passé qu’à l’avenir. L’image caricaturale de Cuba que nombre d’entre eux cherchent, ce sont les belles voitures américaines des années 1950 retapées pour satisfaire une vision passéiste de l’île. Or bon nombre de ces véhicules pétaradants, bricolés en permanence, illustrent plutôt la nécessité pour les Cubains de «resolver», de trouver une solution aux problèmes du quotidien.

Publicité