Obama lance la bataille des inégalités

Etats-Unis Le président américain tient ce soir son discours sur l’état de l’Union

La hausse du salaire minimumet des mesures pourla classe moyenne sont au cœurde la stratégie deson second mandat

Malgré une économie américaine plus vivace,les working poor abondent

Il en avait déjà fait mention en 2013, quand il déclara que «personne travaillant à plein-temps ne devrait vivre dans la pauvreté». Il le martèlera à nouveau aujour­d’hui. Dans le discours sur l’état de l’Union qu’il prononce ce soir à 21 heures devant les deux Chambres du Congrès réunies, Barack Obama fera de la lutte contre les inégalités, de la défense de la classe moyenne et de la hausse, au plan fédéral, du salaire minimum, quelques-unes des priorités de son second mandat. Le président américain entend livrer une allocution «optimiste» pour relancer sa présidence, tout en restant conscient de la complexité du problème. Il se dit prêt à agir par décrets présidentiels si le Congrès devait refuser son plan d’action. Car, si l’économie américaine semble à nouveau sur les rails et s’oriente vers une croissance de 3% du PIB cette année, les Etats-Unis continuent de produire des légions de working poor.

Mercredi dernier, devant leur lieu de travail, une centaine d’employés contractuels du Pentagone brandissaient des posters de Martin Luther King et chantaient «Nous triompherons», en écho à l’appel du révérend noir pour davantage de «justice économique». Ils exigent une hausse du salaire minimum fédéral.

Nancy Salgado, 27 ans, élève deux enfants de 7 et 2 ans. Elle fait partie de ces centaines de milliers d’employés que les chaînes de restauration rapide ont recrutés aux Etats-Unis. Elle décrit au Temps sa situation difficile: «Cela fait onze ans que je travaille pour McDonald’s à Chicago. Je ne gagne que 11 000 dollars par an, soit 8,25 dollars de l’heure. Avec un tel salaire, je n’arrive pas à acquérir une assurance maladie. Même nos dirigeants se rendent compte qu’il faut deux emplois pour survivre.» Preuve qu’ils ont mauvaise conscience: jusqu’à fin 2013, McDonald’s avait un site internet ­dénommé McResource, qui informait comment ses employés pouvaient obtenir de l’aide fédérale sous forme de bons alimentaires ou de Medicaid, l’assurance maladie étatique pour les plus pauvres. Un procédé qui irrite ceux qui appellent à des salaires décents, et qui dénoncent «une subvention déguisée de l’Etat fédéral» à des sociétés qui n’as­sument pas leur responsabilité ­sociale. Nancy Salgado n’est pourtant pas prête à quitter son travail. Le chômage reste important. Elle est persuadée qu’en restant unis, les employés pourront changer les choses. Elle a, ainsi, déjà participé à des grèves qui se sont multipliées l’an dernier. L’industrie du fast-food est un exemple emblématique du phénomène des working poor.

A New York, la restauration rapide est en plein boom avec 55 000 collaborateurs. Les emplois du secteur ont connu une croissance de plus de 50% depuis l’an 2000. Seuls 13% disent avoir une couverture médicale offerte par leur employeur. Ceux qui se précipitent sur de tels emplois ne sont plus des jeunes collégiens, mais des citoyens de plus en plus âgés. La moyenne d’âge des travailleurs du fast-food est de 29 ans. Un tiers, voire la moitié d’entre eux, a besoin d’une seconde source de revenu pour survivre.

L’industrie du fast-food n’est de loin pas la seule sur la sellette. Les Etats-Unis sont parmi les moins bons élèves de l’OCDE quand il s’agit de salaire minimum. En soutenant le Fair Minimum Wage Act, la loi visant à faire passer le salaire minimum fédéral de 7,25 dollars à 10,10 dollars d’ici à 2015, Barack Obama souhaite rétablir, en termes réels, le revenu minimal à son niveau de 1979.

En 2014, le thème sera omniprésent. Les démocrates ont habilement su en faire le principal thème de campagne qui débute pour les élections de mi-mandat en novembre. Une manière de faire oublier le fiasco du lancement du site internet de l’Affordable Care Act, la réforme du système de santé. L’enjeu est crucial pour les démocrates s’ils souhaitent conserver leur majorité au Sénat et permettre au président Barack Obama de faire passer certains projets jugés majeurs. Ils font pression à Washington pour faire passer la loi au Congrès, mais ils poussent aussi les démocrates défendant leur siège au Capitole à thématiser sur les working poor. Plusieurs scrutins dans les Etats seront accompagnés d’un vote sur le salaire minimum. Le Parti démocrate a l’appui de l’opinion publique. 73% des Américains y sont favorables, et même une majorité de républicains.

L’administration démocrate est persuadée qu’une hausse du salaire minimum créera des emplois en dopant la consommation. Les économistes restent divisés sur les effets réels de telles hausses. Au Royaume-Uni, par exemple, l’introduction d’un salaire minimum en 1999 n’a eu aucun impact notoire sur l’emploi. A contrario, une étude réalisée par l’Université du Massachusetts et publiée en décembre 2013, affirme qu’une augmentation de 7,25 à 10,10 dollars permettrait d’extraire de la pauvreté 4,6 millions d’Américains.

Les républicains affûtent leurs armes. Hausser le salaire minimum, déplorent-ils, risque de saper la relance de l’économie, mais aussi de détruire des emplois taillés sur mesure pour des gens peu qualifiés. Président républicain de la Chambre des représentants, John Boehner s’en fait l’écho: «Pourquoi souhaiterions-nous compliquer la tâche des petits employeurs pour recruter?» Président de la Heritage Foundation, un groupe de réflexion conservateur de Washington, Jim DeMint est plus catégorique encore: «Les inégalités ne sont que la résultante naturelle de l’égalité des opportunités.» Le salaire minimum n’est qu’une solution simpliste, qui prône la redistribution de ceux qui réussissent à ceux qui restent englués dans l’aide sociale.

L’enjeu pour les démocrates est crucial: conserver la majorité au Sénat lors des élections de novembre