En 2013, l’archiviste du Schomburg Center for Research in Black Culture à Harlem n’en a pas cru ses yeux quand il tomba sur un carton poussiéreux au deuxième étage de ce lieu majeur de la culture et de la mémoire afro-américaines. Il contenait des dizaines de lettres jaunies d’un jeune Africain dans la vingtaine qui rêvait d’étudier en Amérique. Les premières datent d’octobre 1958 quand le Kenya était encore une colonie britannique. Son auteur: Barack Hussein Obama, père de l’actuel président des Etats-Unis.

Révélée par le New York Times, la découverte, qui comprend aussi les résultats obtenus par le jeune Kényan aux universités d’Hawaï et Harvard ainsi que des commentaires de professeurs, lève un coin de mystère au sujet du père de l’actuel locataire de la Maison-Blanche. Elle est d’autant plus significative que ce dernier a très peu connu son père dont le mariage avec Ann Dunham, une Blanche du Kansas, ne dura que peu de temps.

Un an après la naissance de son fils hapa (métis en hawaiien) en 1961, Obama père avait déjà rompu ses liens avec sa nouvelle famille pour aller étudier à la prestigieuse Université Harvard. En 1964, il rentrera au Kenya et ne verra son fils que brièvement, sept ans plus tard. Dans sa vingtaine, le jeune Barack Obama s’est rendu au Kenya sur les traces de son père. Il en a ramené quelques réponses, mais de nombreuses interrogations sont restées ouvertes. Il a surtout gardé une blessure qui n’a jamais vraiment cicatrisé.

La correspondance trouvée au Schomburg Center met en lumière un jeune homme qui incarne une nouvelle Afrique confiante en passe de se décoloniser. De Nairobi, il adresse des lettres dactylographiées à diverses institutions d’outre-Atlantique: «Poursuivre mes études en Amérique est une ambition que je nourris depuis longtemps, écrit-il à l’African American Institute. Mais en raison de difficultés financières, je n’ai pas été en mesure de satisfaire cette ambition.» Opiniâtre, Barack Hussein Obama obtient gain de cause.

Il devrait jeter un œil à ces documents à l’issue de son mandat

Il embarque dans un avion de British Overseas Airways. Après un long périple, il s’installe à Hawaii. Sur le campus universitaire, il y rencontre Ann Dunham en 1960. Responsable de la faculté des arts et des sciences de l’Université d’Hawaï, Allan Saunders ne tarit pas d’éloges au sujet de ce brillant étudiant: «Le travail académique accompli par M. Obama […] est d’un très haut niveau.» A Harvard, l’étudiant est persuadé que ses études d’économie vont lui offrir un avenir prometteur dans la société kényane. Décrit comme étant compliqué, brillant voire impétueux, il ne réalisera pas ses rêves. Noyant sa déception dans l’alcool, il mourra dans un accident de voiture à l’âge de 46 ans.

Le président Barack Obama n’a pour l’heure pas donné suite à l’invitation du Schomburg Center à venir parcourir ces documents. Selon un responsable de la Maison-Blanche, il s’y intéressera après la fin de son mandat en janvier 2017. Difficile de ne pas voir dans cet apparent désintérêt une peur de raviver de vieilles douleurs. Obama père, qui avait déjà une épouse et deux enfants au Kenya (il aura au total huit enfants et quatre épouses), ne mentionna jamais l’existence de sa nouvelle famille à Hawaii, ni dans les formulaires d’inscription à Harvard. Récemment, le président Obama a reconnu que le fait de ne pas avoir eu un père présent a compliqué sa quête d’identité. Dans son livre The Dreams Begins: How Hawai’i Shaped Barack Obama, le journaliste Stu Glauberman illustre les attentes du jeune Obama âgé de 10 ans à propos de son père: «Il tremblait à l’idée de le rencontrer en chair et en os.»

Mes filles me manquent. Je ne veux pas être le genre de père que j’ai eu.

Barack Obama aurait pu reproduire le fonctionnement de son père. Lors d’une conférence donnée à Washington en 2015, il a pourtant refusé ce fatalisme: «Je sais que j’ai la capacité de rompre ce cycle. Et je crois que mes filles s’en portent mieux.» Auteur d’un livre intitulé First Dads: Parenting and Politics from George Washington to Barack Obama, Joshua Kendall raconte comment, en pleine campagne électorale pour le Sénat de l’Illinois en 2004, Barack Obama, au bord des larmes, avait soudain déclaré: «Mes filles me manquent. Je ne veux pas être le genre de père que j’ai eu.»

Barack Obama est de fait un père très «maternant», aidant à entraîner l’équipe de basket de sa fille Sasha, lisant à ses deux filles l’intégralité des œuvres de Yann Martel L’Histoire de Pi et Harry Potter. Il n’a pas raté la moindre réunion de parents d’élèves. Pour l’auteur, il ne fait aucun doute: aux côtés de James Monroe, Harry Truman ou encore Gerald Ford, Barack Obama entre dans la catégorie restreinte des présidents ayant été des «pères exemplaires». Chez les Obama, le dîner en famille à 18h30 sonnantes est sacré de même que nombre de petits-déjeuners. Joshua Kendall ne s’en étonne pas: «Pour Obama, être de bons parents est un moyen puissant de transformation sociale.»