Le Temps: Quelles seront les conséquences de cette élection au niveau national? Pierre Mélandri: Barack Obama n’est plus à l’abri d’une obstruction, via la fameuse «flibuste», de la minorité républicaine au Sénat. Déjà, la conduite des réformes s’était révélée difficile. De toute évidence, la suite va l’être davantage encore et il va lui falloir réfléchir à sa stratégie.

– Hasard du calendrier, cette défaite démocrate a lieu une année jour pour jour après l’investiture de Barack Obama… – En effet, il ne s’agissait pas d’un simple vote, mais pour nombre de ceux qui ont voté républicain y ont vu un référendum sur Obama et la santé. Cette défaite est d’autant plus grave que les démocrates viennent de perdre, outre la majorité qualifiée de 60 au Sénat, un authentique bastion, mieux encore, le siège de l’homme, Ted Kennedy, qui disait que l’assurance santé était «la cause de sa vie». Et ce juste un an après l’investiture du président, alors que celui-ci paraissait toucher au but.

– La démocrate Martha Cowley, successeur de Ted Kennedy dans l’État du Massachusetts, avait-elle la même envergure que son prédécesseur pour espérer contrer les républicains? – Les raisons de son échec sont bien plus profondes. Il faut certes souligner que les républicains ont mené une campagne active, parvenant à capter les voix de l’électorat indépendant, sceptique face à Obama qu’il juge trop dépensier. Mais ils ont pu le faire parce que les électeurs ont voulu exprimer leur malaise face à la situation économique. Le ressentiment que celle-ci inspire avait joué en faveur des démocrates en 2008 mais s’est retourné contre eux cette fois.

Cette élection souligne-t-elle le problème structurel auquel est confrontée l’administration Obama? – Très certainement. Les États-Unis connaissent une reprise économique sans reprise de l’emploi. De plus, sans illusion sur le tout marché, les Américains n’adhèrent pas pour autant à un interventionnisme étatique actif. C’est pourtant la voie que Obama a été plus ou moins obligé d’emprunter, au regard de l’ampleur de la crise, depuis le début de son mandat. Il est sur tous les fronts.

– Cela présage-t-il du résultat des élections de mi-mandat en novembre? – Il est beaucoup trop tôt pour s’avancer et cela dépendra de la capacité de Barack Obama de redresser la barre pour ne pas subir de pertes trop lourdes. Mais ce qui est clair en ce moment, c’est que dans la bataille le feu sacré n’est plus du côté des partisans du président, mais des activistes du mouvement dit de la «Tea Party» qui dénoncent la dérive des Etats-Unis vers le «socialisme».

– Les prédécesseurs de Barack Obama se sont tous cassé les dents sur la réforme de la santé. A quel point ce dossier peut-il affaiblir le président américain? – La santé a toujours été un terrain difficile pour les politiques. Il l’est plus que jamais parce qu’il concerne 17% du PIB! Mais en négociant avec les lobbies de la santé, en donnant l’initiative au Congrès et en usant de son autorité morale, Barack Obama a multiplié les précautions pour ne pas s’embourber. Il a essayé de tirer les leçons de l’administration Clinton. Il ne faut pas oublier qu’il a arraché le vote de deux textes, un à la chambre et un au Sénat. Mais il s’agit maintenant de savoir si les démocrates vont parvenir à transformer l’essai. Vont-ils précipiter le vote ou chercher un compromis (aléatoire) avec les républicains?

– Votre avis? – Le vrai problème du président américain, c’est la crise. Et pour sauver le système, il n’a pas eu d’autres choix que d’intervenir massivement dans les affaires intérieures. Mais, en menant une politique à la fois activiste et centriste, Barack Obama n’a pas vu qu’il rassemblait contre lui plusieurs formes de populisme.

– C’est-à-dire… – La société américaine est anxieuse. Elle ressent fortement les inégalités. Elle est en colère contre ses élites que l’Administration paraît largement incarner. Beaucoup tendent à penser que l’administration Obama dépense massivement et inutilement l’argent des Américains, cédant à la tentation du Big Government. Alors que d’autres, plus à gauche, s’irritent devant les efforts entrepris pour sauver les banques et reprochent au président de s’être montré trop compréhensif envers les intérêts de Wall Street.

– Une année après l’investiture de Barack Obama, une majorité d’Américains s’accordent à dire que rien n’a changé. A-t-il trop parlé et pas assez agi? – Il y a un phénomène d’usure c’est certain. Dès son investiture, Barack Obama a lancé beaucoup de projets, tant sur le plan intérieur que international. Il a changé l’image des Etats-Unis sur ce dernier plan et préservé le pays d’un effondrement financier mais cela ne lui est pas tenu à crédit parce que le chômage s’est gonflé. Grâce à la réforme de la santé, il s’apprêtait enfin à concrétiser une partie de son programme, mais il risque bien de se voir stopper net dans son élan. Pourra-t-il ou non démontrer à ses partisans que, «Yes I Can!».