«Je pense que c’est suffisant. C’est exactement ce dont nous avons besoin.» Ces quelques mots valent leur pesant d’or. Au lendemain du discours tant attendu de Barack Obama sur la guerre en Afghanistan, la réaction du général Stanley McChrystal représente, peut-être, la première pièce à se mettre en place dans le gigantesque puzzle qui se trouve aujour­d’hui sur la table du Bureau ovale. Les militaires, pour le moment, sont satisfaits. Et cela ôte, pour l’instant, toute possibilité aux républicains de montrer leur mauvaise humeur face à un président dont ils se sont pourtant juré la perte.

La stratégie du président tient en deux phrases, telle qu’elle a été présentée à l’Académie militaire de West Point, devant des centaines de cadets en uniforme, aux visages de poupons: l’envoi massif et accéléré de 30 000 soldats supplémentaires américains pour participer à une guerre que l’on pourrait qualifier «de haute intensité». Puis, à partir de juillet 2011, lorsque les principales villes du pays auront été «nettoyées» et seront tenues par les Américains, le passage progressif du témoin aux forces afghanes, civiles et militaires. Mais pour paraître simple sur le papier, cette stratégie – qui fait penser à celle qu’ont menée en fin de course les Américains en Irak – n’en est pas moins tributaire d’un nombre impressionnant d’acteurs. Obama est seul face à son puzzle. Mais, pour réussir, il a besoin que chacun lui tende les diverses pièces au bon moment.

Rarement, un chef de guerre aura été aussi précautionneux à l’heure de lancer ses troupes dans la bataille. Enumérant les difficultés, rappelant qu’il s’était en son temps opposé à l’aventure irakienne, Obama a reconnu le poids économique de cette guerre (qui a déjà coûté aux Etats-Unis plus de 200 milliards de dollars) et l’impatience des Américains confrontés à la crise économique. «La nation que je tiens le plus à bâtir, c’est la nôtre», a souligné le président en expliquant de ce fait pourquoi l’engagement américain en Afghanistan ne peut «durer indéfiniment».

Mais, dans le même temps, jamais sans doute un Prix Nobel de la paix n’aura mis autant de soin à justifier une guerre. «Nous sommes en Afghanistan afin d’empêcher qu’un cancer ne s’y propage une fois de plus», expliquait Obama. Puis: «L’Afghanistan n’est pas une cause perdue, mais depuis plusieurs années ce pays fait marche arrière. Il n’y a pas de danger imminent que le gouvernement soit renversé, mais les talibans ont pris de l’élan.»

Cette manière d’alterner la guerre et la paix, d’annoncer à la fois la plongée dans le conflit et d’en esquisser la fin, tient sans doute à la fragmentation des publics auxquels s’adressait Obama. Comme il l’a suggéré lui-même, le chef de la Maison-Blanche a besoin de s’appuyer sur le régime corrompu et inefficace du président afghan Hamid Karzaï, dont seule la bonne tenue future pourra éviter à cet envoi de renforts d’être un coup d’épée dans l’eau. Entre-temps, les talibans devront avoir été vaincus ou convaincus de changer de bord. Entre-temps, le Pakistan doit «faire son travail» pour éviter que ces mêmes talibans puissent se regrouper de l’autre côté de la frontière et se contenter d’attendre que passent les 18 mois annoncés de tempête américaine.

Mais surtout, c’est à la maison que les pièces du puzzle seront le plus difficiles à rassembler. Pour obtenir la satisfaction du général McChrystal – qui soulignait toutefois à Kaboul que «les défis restent considérables, au point d’apparaître parfois insurmontables» – le président Obama a façonné sa stratégie en écartant l’avis de certains de ses proches, y compris son vice-président Joseph Biden.

Même si l’opposition républicaine apparaît en partie neutralisée, les critiques fusaient ainsi mercredi à la gauche du président. La puissante organisation MoveOn, qui a grandement contribué à élire Barack Obama et reste pour lui un important soutien, envoyait un message à ses millions de membres, à peine le discours achevé: «Cette escalade ne fait que renforcer notre participation dans ce bourbier», s’exclamait-elle. Dans les rangs démocrates, nombreux sont ceux qui comparaient ce discours à ceux du président Lyndon Johnson qui avait hérité d’une guerre du Vietnam dont il ne cessait de proclamer la fin proche en déployant des renforts massifs. «C’est le cas typique d’un président qui creuse de plus en plus profondément tout en proclamant qu’il voit la lumière à la fin du tunnel», s’emportait Norman Salomon, président d’une aile progressiste des démocrates, opposée à la guerre.

Ces critiques pourraient à leur tour s’apaiser, comme elles l’ont fait en Irak, si la stratégie dévoilée par le président donnait vite des signes de succès. Brusquant les généraux, le commandant en chef veut voir dépêchées les premières troupes sur le terrain d’ici deux à trois semaines. Un empressement soudain (après des mois de tergiversations) qui a provoqué quelques froncements de sourcils: la date de juillet 2011 ne correspond-elle pas, aussi, à celle du lancement de la prochaine campagne pour les présidentielles américaines?