C’est sous un ciel ensoleillé et froid, dans un centre-ville de Kaboul complètement désert pour raisons de sécurité, que Hamid Karzai a prêté serment jeudi devant 800 invités, dont 300 étrangers, pour un nouveau mandat de cinq ans comme président d’Afghanistan.

La scène avait quelque chose de surréaliste. Tandis que Karzai promettait de mettre un terme à la «culture de l’impunité», de «juger et poursuivre ceux qui répandent la corruption», son vice-président Mohammad Qasim Fahim, béret vissé sur la tête, placé juste à sa droite, regardait droit devant lui sans broncher. «Maréchal à vie», Mohammad Qasim Fahim est un trafiquant notoire, un criminel de guerre impliqué jusqu’au cou dans les réseaux de corruption et de kidnapping, «une non-personne que nous préférerions voir devant la Cour pénale internationale de la Haye qu’au palais présidentiel», dit de lui un haut responsable de l’OTAN.

La veille de l’intronisation, le procureur général Mohammed Ishaq Aloko a déclaré à Spiegel Online détenir «des preuves suffisantes pour inculper cinq ministres, dont deux dans le cabinet actuel. Il ne manque que l’approbation du président, et la procédure pourra suivre son cours», a-t-il ajouté.

On verra donc bientôt si Hamid Karzai allie les actes à la parole. Les sceptiques sont nombreux, à commencer par la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton, qui s’est fendue d’une visite non annoncée à Kaboul pour assister à la cérémonie d’investiture et en a profité pour avoir deux tête-à-tête avec le président. «Le gouvernement a fait un certain travail pour lutter contre la corruption, mais clairement pas assez selon nous», a-t-elle déclaré à des journalistes. Un diplomate américain a demandé en privé à Karzai des résultats «mesurables».

Mais le président afghan ne semble guère perturbé par les fraudes massives qui ont entaché sa réélection et, depuis des semaines, hausse le ton face à ses «alliés» occidentaux, jouant à la fois sur la fibre de la souveraineté nationale et sur leurs contradictions. Selon certaines sources, les diplomates étrangers auraient présenté une «liste de commissions» à Hamid Karzai - qu’il s’agisse de nominations ou de mesures à prendre. Selon d’autres sources, «le temps serait révolu» où les représentants de l’OTAN défilaient au palais pour faire part de leurs désirs. Désormais, le calcul serait de s’entendre sur des objectifs généraux, en laissant plus de marge au gouvernement pour les atteindre.

Quoi qu’il en soit, celle des Occidentaux est restreinte. Le président américain Barack Obama décidera, dans la semaine du 30 novembre probablement, s’il ajoute 30 à 40’000 hommes aux 68’000 militaires déjà présents en Afghanistan - c’est-à-dire bien avant que l’on puisse juger sur pièces la nouvelle présidence. L’OTAN n’a guère d’autre choix que de collaborer avec elle, même si celle-ci reste polluée par les très douteux chefs de guerre qui ont permis à Karzai de bâtir sa majorité.

Le levier principal est l’aide internationale. Une possibilité serait de l’acheminer plus directement aux partenaires locaux et aux gouverneurs de province les plus fiables, en court-circuitant Kaboul, pour s’assurer que l’argent profite vraiment à la population.

Dans une étude publiée mercredi, l’organisation non-gouvernementale Oxfam souligne que pour plus de deux tiers des Afghans, la pauvreté et le chômage sont la cause majeure du conflit où s’enlise leur pays.

Dans son discours prononcé en dari et en pachtou, Hamid Karzai a dit espérer que les forces afghanes «pourront prendre en charge la responsabilité de la sécurité dans cinq ans». Il a également réitéré l’appel à son principal rival aux élections, Abdullah Abdullah, à participer à un «gouvernement d’union nationale», ce que ce dernier a refusé jusqu’ici.

Tout en félicitant le président pour sa réélection, le secrétaire général de l’OTAN Anders Fogh Rasmussen a souhaité «un gouvernement compétent avec une assise assez large et qui rende des comptes, et où la corruption n’aura pas sa place».

Au dernier classement de Transparency International publié mardi, l’Afghanistan a rétrogradé de la 176 à la 179e place, celle de la deuxième nation la plus corrompue au monde.