L'Iran a levé mardi les scellés de plusieurs centres de recherche nucléaire, dont celui de Natanz, dans le centre du pays. Cette reprise de la recherche sur le combustible nucléaire a été vivement condamnée par les Occidentaux qui craignent que la République islamique ne veuille enrichir de l'uranium à des fins militaires. Une réunion entre la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne est prévue jeudi. Une possible saisine du Conseil de sécurité de l'ONU sera évoquée. Professeur de stratégie à HEC, Paris, Nader Barzin* donne son point de vue sur cette nouvelle crise.

Le Temps: La décision iranienne vous a-t-elle surpris?

Nader Barzin:La surprise, c'est que l'Iran ait attendu aussi longtemps. Par ailleurs, et c'est un point capital, toutes ces activités d'enrichissement sont parfaitement légales et autorisées par le Traité de non-prolifération (TNP) dont l'Iran est partie.

- Vraiment?

-Absolument, car le but du TNP vise à favoriser l'abandon de la fabrication des armes nucléaires en échange des technologies à usage civil.

- La République islamique est donc parfaitement légitimée à faire ce qu'elle fait...

- Tout à fait. Mais ce qui est étrange, c'est que Téhéran est allé bien au-delà des exigences du TNP, en autorisant des inspections surprises de ses installations. C'est le seul pays qui ait accepté cela. Le problème, c'est que les Iraniens ont vite vu que plus ils faisaient de concessions, plus on leur en demandait et moins ils obtenaient de contrepartie.

- Rien à voir avec l'attitude de la Corée du Nord, donc?

- Effectivement. En 2002, pour pouvoir fabriquer une bombe, la Corée du Nord s'est retirée du TNP, et, à part quelques gesticulations, tout le monde semble s'en moquer. L'Iran n'en est absolument pas là. Le grand problème, c'est que les Occidentaux, Etats-Unis en tête, font tout pour pousser l'Iran au crime.

- Plus concrètement, peut-on dire que le régime de Téhéran a les moyens d'enrichir l'uranium à des fins militaires?

- Non, il ne les a pas. Par contre, et il faut que la communauté internationale en prenne note, les Iraniens ont signalé qu'ils en avaient la capacité en cas de nécessité. Là est toute l'ambiguïté.

- La politique nucléaire du régime actuel, avec le président conservateur Ahmadinejad, est-elle différente de celle de ses prédécesseurs?

- Pas du tout, du shah au président Ahmadinejad, il y a une grande continuité dans la politique nucléaire iranienne, tant sur le plan des nécessités économiques que stratégiques.

- Mais au fond, les Iraniens ont-ils vraiment intérêt à développer l'arme nucléaire?

- Je ne crois pas. Ils ont signalé leur capacité de le faire et prouvé que sans elle ils restent une grande puissance régionale.

- Que peuvent faire les Américains?

- Je crois que leur position ne cesse de s'effriter dans la région. Je pense qu'ils ont raté le coche en s'opposant à la mise en fonction du réacteur de Boucher de fabrication russe. S'ils l'avaient fait, on n'en serait sans doute pas là aujourd'hui. Les Iraniens ayant obtenu satisfaction sur le nucléaire civil, les discussions sur le militaire auraient été beaucoup plus faciles. Mais les Américains, ou plutôt l'administration actuelle, ont une position très idéologique sur l'Iran.

- Et la France et l'Allemagne?

- Je suis très étonné de leur position (récente) totalement alignée sur celle de Washington. Je ne comprends pas leur attitude qui permet aux Russes d'occuper seuls le marché du nucléaire en Iran, alors qu'ils ont une meilleure technologie, plus sûre et plus moderne.

- Restent les Israéliens. Les imaginez-vous bombarder les installations nucléaires iraniennes, comme ils l'avaient fait en 1981 en Irak?

- S'ils le font, ce n'est pas encore dit qu'ils réussissent. L'Iran a considérablement renforcé ses défenses aériennes. Et puis, si par malheur ils y parvenaient, ce serait pire. Pour toute la région. Sans compter que les économies occidentales seraient les premières à pâtir de la flambée inévitable des prix du pétrole qui s'ensuivrait.

- Votre pronostic?

- Je pense que l'Iran va faire fonctionner ses installations, que l'on verra qu'il n'y a pas eu de problème, et qu'après un premier réacteur, d'autres seront mis en fonction. Et basta! Il y aura quelques gesticulations diplomatiques, mais les choses vont se calmer. D'autant plus que tout le monde est en train de retourner en Iran pour faire des affaires.

Dernier ouvrage: «L'Iran nucléaire», L'Harmattan. Juin 2005.