Tout est parti de presque rien, de simples soupçons de blanchiment d’argent dans un bureau de change attenant à une station-service de Brasilia. L’enquête, lancée en mars 2014, a pourtant conduit à la plus vaste campagne anti-corruption de l’histoire du Brésil, l’opération «Lava jato» («Lavage express»), qui a révélé des échanges massifs d’avantages illicites entre la classe politique et certaines des plus grandes entreprises du pays. Elle atteint désormais l’ensemble de l’Amérique latine où elle est devenue, selon l’expression du journaliste Antonio Navalon, la «grippe espagnole» des gouvernements du sous-continent, la grande faucheuse qui sème partout la désolation.

Une douzaine de pays arrosés

Il y a de multiples affaires dans l’affaire. La plus corrosive en ce moment est le scandale Odebrecht, du nom de la principale société de construction d’Amérique latine – 168 000 employés, une présence dans 28 pays et un chiffre d’affaires de 40 milliards de dollars en 2015. L’entreprise s’est spécialisée depuis des décennies dans les énormes chantiers de travaux publics, stades, routes, métros, gazoducs, aéroports, barrages, etc. Une activité qui lui a permis de développer un «modèle d’affaire» très particulier: une surfacturation de son travail contre le retour d’une partie des bénéfices, sous forme de pots-de-vin, aux responsables politiques qui lui octroient les marchés.

L’entreprise avait si bien intégré la corruption active dans son fonctionnement qu’elle s’est dotée d’une division spécialisée dans cette activité, le «secteur des opérations structurées», rebaptisé par les policiers brésiliens «département pots-de-vin». Au fil du temps, elle s’est servie de cette unité pour transmettre en toute discrétion des dessous-de-table à des milliers de responsables politiques et de fonctionnaires d’une bonne douzaine de pays.

800 millions de dollars versés en une décennie

En un peu plus d’une décennie, Odebrecht a versé pour près de 800 millions de dollars de dessous-de-table, a estimé récemment le Ministère américain de la justice. Près de la moitié de ce montant a été versée à des décideurs brésiliens (349 millions). Le reste a fini dans les poches d’une grande variété de responsables latino-américains et africains, soit, par ordre décroissant d’importance, à des Vénézuéliens (98 millions), des Dominicains (92), des Panaméens (59), des Angolais (50), des Argentins (35), des Equatoriens (33,5), des Péruviens (29), des Guatémaltèques (18), des Colombiens (11), etc.

L’arrestation du patron de la société, Marcelo Odebrecht, par les inspecteurs de Lava Jato en juin 2015 a semé l’effroi dans les cercles politiques latino-américains. L’entrepreneur a refusé dans un premier temps de livrer des informations contre une réduction de peine, comme cela lui était proposé. Mais les éléments accumulés par les enquêteurs et l’effondrement de sa société, subitement écartée de tout marché public, l’ont finalement convaincu de se mettre à table. Et à sa suite, 77 cadres de l’entreprise se sont aussi mis à livrer noms, dates et chiffres. Un grand déballage que la presse brésilienne a appelé la «confession de la fin du monde».

250 personnes inculpées au Brésil

L’enquête cause depuis lors des ravages dans les cercles politiques et économiques. Au Brésil, plus de 250 personnes ont été inculpées, tel l’ancien président de gauche Luiz Inacio Lula da Silva, dont l’ancien chef de cabinet, José Dirceu, a été condamné à 23 ans de réclusion. L’actuel chef de l’Etat, Michel Temer, est visé à son tour: un certain Claudio Melo Filho assure l’avoir rencontré lors de réunions consacrées au financement de campagnes électorales. L’alerte est sérieuse. La justice semble cette fois décidée à faire son travail: la Cour suprême a décidé le 30 janvier d'«homologuer» les confessions des anciens cadres d’Odebrecht, ce qui va accélérer fortement les mises en examen.

Ancien président recherché

Mais c’est en dehors du Brésil que l’affaire a connu ces derniers jours ses développements les plus spectaculaires. Le procureur général colombien a annoncé mardi soir l’ouverture d’une enquête sur un possible financement illégal de la campagne électorale 2014 du président Juan Manuel Santos. Depuis la prison où il croupit, l’ex-sénateur Otto Bula a affirmé avoir remis un million de dollars, sur un pot-de-vin de 4,6 millions, au directeur de campagne du chef de l’Etat. Une accusation aussitôt contestée par le principal intéressé qui a demandé une enquête «rapide» et «approfondie».

La justice péruvienne a ordonné jeudi l’incarcération de l’ex-président Alejandro Toledo, accusé d’avoir reçu quelque 20 millions de dollars d’Odebrecht contre l’attribution d’une «Route interocéanique» entre son pays et le Brésil. L’ancien dirigeant se trouvant à l’étranger, le juge chargé de l’affaire a émis un mandat d’arrêt international contre lui, en demandant «sa localisation immédiate, son arrestation et sa détention provisoire» pour 18 mois.

Jeudi toujours, les deux fondateurs du cabinet d’avocat Mossack Fonseca, au cœur de la tourmente des Panama Papers l’an dernier, ont été arrêtés dans la capitale panaméenne pour blanchiment de capitaux dans le cadre du scandale Odebrecht. Peu avant son placement en détention, Ramon Fonseca Mora a accusé le président du Panama, Juan Carlos Varela, d’avoir reçu des dons de l’entreprise brésilienne. Avant de lancer: «Que la foudre me frappe si ce n’est pas vrai!»


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