Iran

Avec son offensive contre l’accord nucléaire, Trump affaiblit Rohani

Le président iranien modéré, ouvert au compromis avec les Etats-Unis, doit composer avec les conservateurs et les Gardiens de la révolution

Donald Trump a suscité une vague de protestations d’une rare ampleur en Iran, durant le week-end. Des Iraniens de tous les bords politiques critiquent le refus du président des Etats-Unis, exprimé vendredi, de confirmer au Congrès que Téhéran respecte ses engagements vis-à-vis de l’Accord international sur le nucléaire signé en 2015. Donald Trump prolonge ainsi l’incertitude sur l’avenir du deal, engageant le Congrès américain à amender ses «graves lacunes», sans le rompre cependant.

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Avant tout, les Iraniens s’indignent du portrait acerbe que Donald Trump a dressé de leur pays, lorsqu’il a énoncé, vendredi, une stratégie visant à endiguer l’Iran. A sa suite, le secrétaire d’Etat américain, Rex Tillerson, affirmait, dimanche, sur la chaîne CNN, que les Etats-Unis soutiendraient «les voix modérées en Iran et leurs appels en faveur de la démocratie».

Poussée d’antiaméricanisme

Bien que l’administration américaine se garde d’appeler à un changement de régime, ces déclarations passent mal. Elles ont pour effet d’inciter justement les voix critiques en Iran à exprimer leur patriotisme. Le rédacteur en chef du quotidien réformateur Shargh, Ahmad Gholami, évoquait samedi, dans un éditorial, la capacité de l’Iran à mener «une guerre à mort» contre les Etats-Unis, «même s’il ne le désire pas». Mostafa Tajzadeh, homme politique réformateur, libéré en 2016 après 7 ans d’emprisonnement, résumait samedi ces marques de défiance sur Twitter: «Une nation, un message: non à Trump. Nous sommes tous concernés.»

Il y a, dans cette poussée d’antiaméricanisme, quelque chose d’anachronique. Les prédécesseurs de Donald Trump, Barack Obama en tête, s’efforçaient de tendre la main à la population iranienne, encourageant des sentiments pro-américains qui s’y expriment, tout en tenant un discours dur vis-à-vis des gouvernants de la République islamique. Donald Trump, lui, peine à articuler conjointement ces deux messages.

Se tourner vers la Russie et la Chine

Les conservateurs iraniens veulent voir dans cette défiance populaire un phénomène durable, qui leur permettrait d’infléchir la politique d’ouverture menée par le président Hassan Rohani. «Les gens commencent à renoncer à l’Occident: ils réalisent que nous devons avancer avec la Russie et la Chine, estime l’analyste Foad Izadi. Même des étudiants qui ont voté pour Rohani maudissent Trump aujourd’hui. Ils ne blâment pas Rohani – qui a été réélu en mai pour un deuxième mandat –, ils savent qu’il fait ce qu’il peut. Mais ils condamnent la partie adverse.»

Dimanche, le ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, allait jusqu’à affirmer sur Twitter que «tous les Iraniens – garçons et filles, hommes et femmes – sont aujourd’hui des Gardiens de la révolution», la principale force armée iranienne, contre laquelle le Trésor américain a annoncé des sanctions vendredi. Cette déclaration a cependant suscité des critiques, sur Internet, d’Iraniens qui jugent ce raccourci trop rapide.

La levée complète des sanctions s’éloigne

Depuis des mois, Mohammad Javad Zarif et Hassan Rohani durcissent leur discours afin de contrer les accusations de «faiblesse» et de «naïveté» exprimées par leurs rivaux ultra-conservateurs. La nécessité de faire front commun face à Washington efface pour l’heure ces divisions. Mais le président modéré, qui parvient depuis cinq ans à attirer à lui une part de l’électorat conservateur, se trouve en porte-à-faux. Durant sa campagne électorale, en mai, il avait promis de négocier la levée des sanctions internationales non liées au nucléaire pesant encore sur le pays. Dans la période de tension ouverte par les Etats-Unis, cette perspective s’éloigne.

Le nucléaire demeure le seul dossier de politique étrangère sur lequel Hassan Rohani a une prise réelle. Le programme de missiles balistiques du pays et sa politique d’influence régionale, que Donald Trump entend «repousser», sont dominés par l’appareil sécuritaire et les Gardiens de la révolution.

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Condamnation pour «propagande contre l’Etat»

Sur le plan intérieur, Hassan Rohani «paye encore auprès des conservateurs sa réélection à la présidence», note un analyste iranien. Il s’est vu forcé de ne pas ouvrir plus largement son gouvernement à ses alliés réformateurs, une autre promesse de campagne.

Début octobre, l’avocat de sept dirigeants du principal parti réformateur a révélé leur condamnation à une peine d’1 an d’emprisonnement et de 2 ans d’interdiction d’expression publique. Parmi eux figurent le frère de l’ex-président Mohammad Khatami, Mohammad Reza, et le sociologue Hamidreza Jalaeipour. Leur condamnation pour «propagande contre l’Etat» est le signe que les voix discordantes seront moins tolérées dans les mois à venir.

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