Jusqu’ici, la Chine avait répondu par la force armée aux séries d’immolations par le feu dans les régions tibétaines, ne faisant qu’exacerber la révolte. Impuissante face à une forme de protestation devenue symbole de la détresse des Tibétains, elle déploie désormais son arsenal médiatique et pénal.

Depuis quelques jours, les reportages décrivant les immolations comme le résultat d’un complot étranger se multiplient dans les médias chinois. En parallèle, les autorités infligent de lourdes peines à ceux qu’elle accuse d’«inciter» au suicide. «Les autorités ne parviennent pas à contrôler le mouvement, alors elles tentent de le criminaliser ou de le décrédibiliser», dénonce Tsering Tsomo, d’une ONG tibétaine exilée à Dharamsala, en Inde, qui recense 99 immolations depuis 2009.

«Je n’étais qu’un fou»

L’un des derniers exemples en date de l’offensive médiatique chinoise: une émission de CCTV, diffusée sur ses chaînes en anglais, français, espagnol, arabe et russe. Le reportage s’ouvre sur l’histoire de Samdel, un Tibétain de 17 ans de la province de Gansu, couché dans un lit d’hôpital. Gros plan sur les deux moignons du jeune homme, qui a perdu une partie de ses jambes en tentant de se donner la mort par le feu, le 2 décembre 2012. «Je pensais que je deviendrai un héros ce jour-là. Mais ensuite, j’ai réalisé que je n’étais qu’un fou.» Objectif: faire passer ceux qui commettent l’acte fatidique pour de pauvres bougres sous l’influence de la «clique du dalaï-lama».

Le documentaire explique que les immolations survenues ces deux dernières années ont été pilotées par une «organisation radicale», liée au gouvernement tibétain en exil en Inde. Les «membres fanatiques» de ce groupe, selon CCTV, se rendent en Chine, identifient une personne vulnérable qu’ils poussent au suicide, en la convainquant qu’elle deviendra un héros. Plusieurs membres officiels du clergé bouddhiste tibétain, interrogés, déclarent que les immolations sont contraires aux principes de leur religion. «Les médias chinois présentent le Tibet comme un lieu idéal, que quelques agents extérieurs viennent troubler. Nous ne pouvons pas affirmer que ces témoignages ont été récoltés sous la pression, mais ils ne sont pas crédibles», commente Alister Currie, de l’ONG Free Tibet.

Depuis décembre, ceux qui, aux yeux des autorités chinoises, se rendent «complices» d’un suicide, sont poursuivis pour «homicide volontaire». Les autorités détiennent actuellement au moins 70 personnes liées à des cas d’immolation. Vendredi, dans la province du Qinhai, un Tibétain écopait de 13 ans de prison pour avoir «contraint» un moine à s’immoler. Fin janvier, la justice chinoise invoquait les mêmes raisons pour condamner deux hommes, l’un à la «peine capitale avec sursis», souvent commuée en prison à vie, l’autre à 10 ans de réclusion. Alors que s’approche le centenaire de la proclamation de l’indépendance du Tibet, le 13 février, la Chine n’est pas près de baisser la garde.