L'église catholique du petit village de Somosköujfalu, tout proche de la Slovaquie, est pleine en ce premier dimanche d'avent. Le prêtre lance du haut de sa chaire: «Celui qui vote non au référendum de dimanche prochain commet un péché. Il faut voter oui, pour Jésus, et non pour Satan et les puissances de l'argent.» Dans presque toutes les églises du pays, on a lu la lettre de la Conférence épiscopale (catholique) qui appelle à voter oui au référendum du 5 décembre. L'Eglise évangélique et l'Eglise réformée ne sont pas en reste. Pour cette dernière, la votation est «une date historique, l'occasion de réparer ce qui s'est passé il y a quatre-vingt-quatre ans». Deux cents pasteurs hongrois issus de Slovaquie, d'Ukraine et de Roumanie ont été invités à venir prêcher en Hongrie ce premier dimanche d'avent.

Immense traumatisme

Le 5 décembre, 8 millions d'électeurs hongrois doivent répondre oui ou non à la question posée par référendum: «Voulez-vous que le parlement se base sur la loi actuelle ou adopte une loi permettant aux citoyens étrangers domiciliés en dehors de la Hongrie, mais se disant de nationalité hongroise et arrivant à prouver leur nationalité, de se faire naturaliser, à leur demande, par procédure simplifiée?» Il s'agit de décider si l'on donne la «double citoyenneté», et donc un passeport, aux 3,5 millions de Hongrois vivant en Roumanie, en Slovaquie, en Serbie-Monténégro, en Ukraine et en Croatie.

En 1920, le traité de paix de Trianon privait la Hongrie des deux tiers de son territoire. Des millions de Hongrois changeaient de pays et de nationalité sans le vouloir. Le dépeçage de la Hongrie a été ressenti comme un immense traumatisme tout au long du XXe siècle. Avant la Seconde Guerre mondiale, tous les partis politiques hongrois, de droite comme de gauche, demandèrent la révision des traités de paix. Et si la Hongrie s'allia à Hitler, ce fut par espoir de récupérer les territoires perdus.

Depuis la fin du communisme, le thème de Trianon est périodiquement exploité par la droite et l'extrême droite. Une association ultra-conservatrice, la Fédération mondiale des Hongrois, a réussi à collecter les 200 000 signatures nécessaires pour organiser un référendum. Négligée par les partis politiques depuis quelques années, cette association bénéficie aujourd'hui du soutien de la Fidesz (Jeunes Démocrates), puisque le parti de l'ancien premier ministre Viktor Orban (droite conservatrice) s'est lancé dans une campagne effrénée pour le oui. En 2000, alors que le parti d'Orban était au pouvoir, le parlement avait voté l'octroi d'une «carte verte» aux Hongrois. Mais ce document, dont 800 000 Magyars avaient fait la demande, était surtout symbolique. Il permettait à un Hongrois venu de Roumanie de bénéficier, par exemple, de certains soins médicaux. Viktor Orban arguait alors que la double citoyenneté était une idée «dangereuse». «Le monde a changé», disait-il.

Il faut vraiment compter sur l'amnésie collective des électeurs pour, quatre ans plus tard, dire exactement le contraire. «A la veille de la Saint-Nicolas, déposons dans les chaussons des enfants hongrois d'outre-frontières un beau cadeau: la double citoyenneté», lançait le chef de file de la droite samedi dernier, lors d'une manifestation de 10 000 personnes dans les rues de Budapest.

Une victoire du oui entraînerait-elle un flux massif de Hongrois, attirés par un passeport valable dans l'Union européenne? «Il n'y aura pas d'invasion. Depuis 1990, seuls 120 000 Hongrois vivant en dehors du pays ont reçu la citoyenneté. En fait, seules la Yougoslavie et l'Ukraine sont vraiment concernées puisque les autres pays abritant des Hongrois sont déjà membres de l'Union européenne ou sur le point d'adhérer», déclare Ivan Baba, responsable des affaires internationales de la Fidesz. «Nous voudrions accorder un passeport aux Hongrois vivant en Serbie et en Ukraine. Ils n'auraient pas le droit de vote ni les droits civiques fondamentaux, mais pourraient voyager librement en Hongrie. Cela représente au maximum 500 000 personnes», ajoute-t-il.

Le gouvernement mène, pour sa part, une virulente campagne pour le non. Le premier ministre socialiste, Ferenc Gyurcsanyi, fait des déclarations quasi quotidiennes sur le «risque d'un autre Trianon». Selon lui, des dizaines de milliers de personnes risquent de déserter les pays limitrophes, où leur présence était millénaire, pour la Hongrie; les accueillir grèverait en outre le budget de l'Etat.

Ce débat, qui s'est en fait transformé en une joute droite-gauche qui n'est autre que le premier acte des prochaines élections législatives de 2006, laisse les électeurs perplexes. «Dire non, cela veut dire que je suis contre les Magyars des autres pays. Mais si je vote oui, comment allons-nous accueillir tous ces gens ici? Je crois que, tout simplement, je n'irai pas voter», commente Emese, jeune professeur d'un lycée de Budapest.