La banlieue sud de Rouen est une caricature du capitalisme français d'aujourd'hui: des parkings géants, des hôtels automatisés, un centre de congrès flambant neuf, un McDonald's... c'est dans ce lieu sans âme qu'Olivier Besancenot, le candidat de la Ligue communiste révolutionnaire, a tenu jeudi soir l'un de ses derniers grands meetings de campagne.

Pour l'instant, l'employé de la Poste est le seul à se détacher du peloton de la «gauche de la gauche», dont les six représentants - de l'écologiste Dominique Voynet à l'anti-européen Gérard Schivardi - restent coincés autour de 2% des intentions de vote. Porté par des sondages qui le situent entre 3,5 et 5%, il a bon espoir de rééditer son exploit de 2002, lorsqu'il avait obtenu 4,25% des voix.

A Rouen, jeudi, quelque 1000 personnes sont venues l'écouter. C'est beaucoup mieux qu'Arlette Laguiller, la candidate de Lutte ouvrière, qui n'a attiré que 400 supporters dans la même ville. Ailleurs aussi, Olivier Besancenot fait fort: 1200 personnes à Limoges, 1400 à Bordeaux... Un public diversifié, parmi lequel on compte bon nombre de jeunes.

A l'entrée du meeting, Marilyne, étudiante en sciences, distribue des tracts. «Les jeunes sont en train de se repolitiser, affirme-t-elle. Besancenot leur parle, il est concret. Les gens sont révoltés par ce qu'on leur propose comme avenir.» Elle-même est devenue communiste révolutionnaire en 2002, après l'accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle.

Jérémie, 23 ans, écharpe multicolore autour du cou, travaille pour une multinationale active dans l'ingénierie. Il a un bon salaire, un contrat fixe, un chef sympa et une voiture de fonction. Mais la course au profit et à la productivité l'inquiète. Olivier Besancenot l'intéresse parce que «déjà, il est jeune» et que Ségolène Royal lui semble «trop passive». «Je suis pour une gauche plurielle, précise-t-il. Ce serait bien de se parler entre les Verts, les socialistes, Besancenot...» Parler avec les socialistes? Pour le candidat de la Ligue, c'est exclu. Certes, dans son intervention, il attaque d'abord la droite, qui utilise les thèmes de l'immigration et de l'identité nationale pour «diviser les gens qui sont dans la merde». «Le problème, c'est que le Parti socialiste les suit», ajoute-t-il, déclenchant les sifflets de la foule contre Ségolène Royal et son idée de mettre des drapeaux français partout. Nouvelles huées lorsque Olivier Besancenot évoque le «parachute doré» de Noël Forgeard, l'ancien patron d'Airbus parti avec une indemnité de 8 millions d'euros.

Deux mots sont absents de ce discours: «communisme» et «révolution». Ils constituent pourtant les fondements de la pensée de la Ligue, comme le montrent les livres vendus en marge des meetings: l'un d'eux s'intitule «Contrôle ouvrier, conseils ouvriers, autogestion». Juste à côté, on trouve une brochure sur la vie de Léon Trotsky, Le penseur du XXe siècle, où il est question de «praxis marxiste» et de «renaissance de la volonté de lutte des classes travailleuses».

En 1939, peu avant d'être assassiné par un agent de Staline, Trotsky évoquait «l'agonie du capitalisme». Soixante-huit ans plus tard, ce dernier n'est pas mort et affiche même une forme resplendissante. «[Aujourd'hui], on est tous et toutes obligés de constater que la mondialisation est un peu plus là, encore», admettait Olivier Besancenot jeudi soir.

Il en faudrait plus pour décourager Dominique Pierre, l'une des principales responsables de la Ligue à Rouen. En 1968, explique cette enseignante, «des tas de jeunes ont touché du doigt des changements possibles de société». Ensuite, beaucoup se sont découragés à force d'attendre une révolution qui ne venait pas. Mais pas elle: «Il n'y a que des dinosaures dans mon style qui ne se sont pas adaptés», plaisante-t-elle. Elle pense que «le capitalisme ne va pas bien actuellement» - une allusion aux restructurations du secteur automobile, très implanté à Rouen - et rêve du jour où les ouvriers se décideront enfin à prendre le pouvoir dans leurs usines.

En attendant, les sympathisants de la Ligue auront un choix difficile à faire le 22 avril: voter Besancenot pourrait priver Ségolène Royal de voix précieuses et éliminer la gauche du second tour, comme en 2002. L'alternative est le vote «utile»: choisir la candidate socialiste dès le premier tour, au risque de reléguer Olivier Besancenot dans les profondeurs du classement électoral. Et de retarder un peu plus une hypothétique révolution.