Quarante et un morts et 139 blessés. L'attaque est la plus meurtrière qu'ait connue la capitale afghane depuis la chute des talibans fin 2001. Un kamikaze s'est jeté lundi matin avec une voiture bourrée d'explosifs contre la grille d'entrée de l'ambassade d'Inde à Kaboul. Un attaché militaire, un diplomate et deux gardes de sécurité, tous Indiens, figurent parmi les personnes tuées. La plupart des autres victimes sont des civils afghans qui venaient quérir un visa.

A New Delhi, les autorités ont «fermement condamné» l'attentat, précisant que «de tels actes de terreur ne [les] détourneront pas de [leurs] engagement envers le gouvernement et le peuple afghans». L'Inde est un allié fidèle du président Hamid Karzaï. Selon le Ministère afghan de l'intérieur, l'attaque a été organisée en «liaison et avec les conseils de milieux du renseignement de la région».

L'analyse d'Olivier Guillard, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), à Paris.

Le Temps: Peut-on affirmer avec certitude que c'est bien l'Inde qui était visée à travers cet attentat commis à Kaboul?

Olivier Guillard: Il n'y a aucune certitude. Cette attaque a eu lieu moins de vingt-quatre heures après un attentat plus ou moins similaire perpétré à Islamabad contre les forces de l'ordre et moins de vingt-quatre heures après une probable nouvelle bavure américaine en Afghanistan. Il semble que la coalition se soit trompée de cible et ait visé un mariage vers la frontière pakistanaise, faisant 20 victimes. Ces deux éléments encadrent l'attentat de lundi et entrent en résonance avec lui. Cela dit, l'Inde est un partenaire important du gouvernement afghan. Elle a investi quelque 800 millions de dollars pour la reconstruction du pays depuis la chute des talibans en 2001. New Delhi est en train de se rapprocher des Etats-Unis. Ces deux alliances déplaisent tant aux talibans qu'aux sympathisants d'Al-Qaida. L'ambassade d'Inde se trouve en outre dans le même quartier que le Ministère de l'intérieur. C'est un quartier gardé mais accessible, et à très forte concentration humaine. Un kamikaze peut être sûr d'y faire un nombre important de victimes.

- Quelles sont les relations qui unissent l'Inde et l'Afghanistan?

- Depuis plusieurs années, il y a une volonté d'alliance politique entre ces deux Etats pour faire échec à l'incessante ingérence pakistanaise, jugée néfaste des deux côtés. L'Inde a également des intérêts économiques: elle lorgne sur les ressources d'Asie centrale. En participant fortement à la reconstruction afghane, elle cherche en outre à se poser comme un acteur régional. L'aide indienne est conséquente et surtout intelligente, car elle est très ciblée.

- Qui, selon vous, se cache derrière cette attaque?

- Les attentats-suicides étaient inexistants il y a quatre ans, ils ne sont pas dans la tradition afghane. Ils sont le fait de sympathisants pakistanais des talibans, qui ont tout intérêt à maintenir un gouvernement afghan faible. Ces militants sont par ailleurs foncièrement anti-Indiens. En visant l'ambassade de New Delhi, ils ont fait d'une pierre deux coups.

- Kaboul, qui était épargnée au début des années 2000, est de plus en plus ciblée par les kamikazes. Comment l'expliquez-vous?

- En dépit des importants moyens humains déployés par la coalition - 70000 hommes - et l'armée afghane, la situation militaire ne cesse de se dégrader. En face, les troupes talibanes, les seigneurs de guerre et les fidèles d'Al-Qaida s'enhardissent. Il y a, dès lors, une réelle disproportion entre les ressources de la coalition et celles de l'ennemi qui est prêt à sacrifier martyr après martyr pour empêcher la reconstruction du pays. La communauté internationale a moins investi en Afghanistan qu'en Bosnie ou au Timor-Oriental. On compte là 100000 hommes de moins qu'en Irak. L'environnement régional, par ailleurs, n'est pas favorable. L'Iran joue un jeu trouble.