Le coup de boutoir le plus rude est venu de Grenoble. Lorsque Olivier Véran apprend, mardi 17 mars, que la direction de l’hôpital de sa ville demande au personnel soignant de se préparer à fabriquer ses propres masques de protection pour cause de pénurie, le ministre français de la Santé redoute le pire. A Grenoble, ce médecin spécialiste de neurologie vasculaire qui aura 40 ans en avril connaît presque tous ses confrères, et particulièrement ceux du milieu hospitalier. Les voir afficher ainsi, publiquement et sur les réseaux sociaux, leur absolu dénuement en pleine crise du coronavirus est une alerte maximale.

«Les vérifications sur place ont dû être faites immédiatement, confie un de ses anciens collègues parlementaires, élu comme lui en juin 2017 sous l’étiquette de La République en marche, le parti présidentiel. Heureusement, le ministère s’est vite aperçu qu’il s’agissait juste d’une note expliquant, en cas d’urgence extrême, comment produire un masque à partir d’un morceau de tissu. En aucun cas d’une directive.»

Depuis, des masques chirurgicaux ont été distribués en quantité suffisante aux hôpitaux grenoblois. Olivier Véran, qui répète dans les médias la disponibilité d'un stock d'environ 100 millions de masques et la commande de 250 millions passée vendredi 20 mars, n’en reste pas moins la cible des critiques à l'heure de «l'état d'urgence sanitaire». Des critiques moins dirigées contre sa personne que contre l'incapacité de l'Etat français à préserver, depuis la dernière alerte de la grippe H1N1 en 2009, ses stocks stratégiques de masques, et contre la gestion hasardeuse du début de la crise par sa prédécesseure Agnès Buzyn, qui a quitté le champ de bataille sanitaire, en pleine offensive du virus, pour faire campagne à la mairie de Paris. Pour, ensuite, qualifier l'organisation du premier tour des municipales de «catastrophe sanitaire».

Handicap et avantage

L’homme sur qui repose, en France, la lutte contre l’épidémie, a d'abord été salué pour sa pédagogie malgré un handicap réel: son arrivée tardive aux commandes du ministère déserté par Agnès Buzyn à la mi-février et sa vulnérabilité face aux «technos» tout-puissants, ces hauts fonctionnaires qui entourent Emmanuel Macron, plus que jamais enfermé dans le huis-clos anti-viral du palais de l'Elysée. Cet ancien député socialiste (2012-2017), arrivé à l’Assemblée nationale comme suppléant de la ministre de l’Enseignement supérieure Geneviève Fioraso – démissionnaire en 2015 pour un cancer du sein – a en revanche un avantage: il connaît à la fois le terrain local et les rapports de force, expérimentés au sein de la Commission des affaires sociales de l’Assemblée, et comme rapporteur général du budget de la sécurité sociale. Il est aussi bon communicant et d’un naturel bien plus cordial que sa prédécesseure, novice en politique. Sauf qu’un tsunami de malades exige des décisions, pas seulement des graphiques dessinés en direct à la télévision comme celui d’Olivier Véran, le 9 mars sur le plateau de BFM TV, sur le pic du virus…

Thierry Amouroux a été l’un des premiers à alerter sur la pénurie d’équipements de protection. Pour lui, impossible de dissocier les défaillances actuelles de l’état chronique de délabrement du système hospitalier: «Olivier Véran est monté en marche dans un train qui a depuis longtemps déraillé, s’exclamait-il ces jours-ci en conférence de presse. En France, la grippe fait envi­ron 10 000 morts par an, nous savons rela­ti­vi­ser. Mais nous n’accep­tons pas de ne pas dis­po­ser du maté­riel adapté, dans la cin­quième puis­sance mon­diale.» Mêmes critiques entendues dans les couloirs de son administration, avenue de Ségur à Paris: le nouveau patron de la Santé en France n’est pas un poids lourd, même si le coronavirus, absolu paradoxe, lui permet ces jours-ci de forcer la main du ministère honni des soignants: celui des finances.

«Faire reposer la responsabilité d'une propagation de la contamination sur le mauvais respect du confinement par les français est profondément injuste note un haut-fonctionnaire, ancien responsable du ministère de la santé. Il faut, pour qu'Olivier Véran soit crédible, qu'il reconnaisse aussi la responsabilité collective de l'Etat dans l'absence de préparatifs sanitaires dignes de ce nom, malgré les alertes venues de Chine depuis le début janvier». 

Le Ministère de la santé est, en France, une hydre administrative. Certaines de ses directions, comme celle de l’Assistance publique, qui gère les hôpitaux parisiens, sont des citadelles qui fonctionnent en quasi-autarcie. Plus grave selon un fin connaisseur des arcanes de cette maison: le labyrinthe de la sécurité sociale, énorme paquebot sanitaire qui ne répond pas en période de crise aiguë. En clair: un ministère qui coûte cher, dont les financiers rabotent les moyens dès qu'ils le peuvent. Une citadelle qui, en plus, est minée par des intérêts contradictoires. Patrick Bezier est l’ancien PDG d’Audiens, un important groupe de mutuelle: «Pour celui qui n’en connaît pas les arcanes, le Ministère de la santé est d’abord dédié à la protection sanitaire des citoyens. En réalité, c’est un mammouth qui doit gérer les intérêts souvent divergents des hôpitaux, des médecins de ville, des lobbies pharmaceutiques…»

Le coronavirus en France

Pas étonnant dès lors que l’annonce, en novembre 2019, d’un plan d’urgence pour les hôpitaux de 700 millions d’euros sur trois ans par le gouvernement n’ait pas eu, depuis, de conséquences. Le supposé «modèle» français en matière de santé croule sous des obligations qu’il ne peut plus remplir: «Les mesures prises ces dernières années par les pouvoirs publics n’ont eu que des résultats très modestes, sans proportion avec l’importance des enjeux», expliquait en 2017 la Cour des comptes dans un rapport cinglant sur la sécurité sociale. «[…] Les inégalités territoriales et financières dans l’accès aux soins s’aggravent.»

Olivier Véran, aujourd'hui contesté, se retrouve donc comptable à la fois d'erreurs conjoncturelles et de problèmes structurels face à une épidémie qui, après la déclaration de guerre lançée par Emmanuel Macron le lundi 16 mars à la télévision, met à l'épreuve la capacité de l'Etat à agir: «Une guerre exige des réquisitions estime le sénateur André Gattolin, élu de la majorité présidentielle. Où sont les réquisitions de taxis pour transporter les infirmières et les médeçins qui continuent de prendre les transports en communs ? Où sont les réquisitions d'entreprise pour fabriquer d'urgence des masques ?». La date anniversaire fait mal. Il y a tout juste 80 ans, les français connaissaient l'été de l'exode face aux forces allemandes que la Ligne Maginot était pourtant supposée arréter. «La chance d'Olivier Véran est justement d'avoir pris le train en marche juge un autre parlementaire. Il est encore mieux placé pour dire les vérités qui font mal, pour faire passer aux français le message d'un gouvernement qui fait tout son possible, en restant lucide sur les erreurs commises». 

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L'intéressé a devancé ce conseil. «Je lancerai dans les prochains jours une enquête nationale […] pour consulter les hospitaliers – directeurs, médecins, infirmiers, brancardiers – pour tenter de saisir en détail le sens de leur engagement auprès du public et les raisons du mal-être qu’ils disent ressentir depuis un certain nombre d’années désormais», avait-il- affirmé, dès son arrivée au ministère, le docteur Véran. Sauf qu'un mois après son entrée en fonction, il n'est plus nécessaire, pour comprendre l'ampleur des défis, de faire le moindre sondage:avec son lot d'inquiétantes nouvelles quotidiennes, le coronavirus-Covid 19 est un révélateur impossible à ignorer du «mal-être» médical français.