Histoire 

Omar el-Béchir: trente ans à la tête du Soudan

Renversé au terme de quatre mois de manifestations populaires, l’homme aura dirigé pendant trente années le pays d’une main de fer. Guerre civile du Darfour, indépendance du Soudan du Sud, austérité: retour sur la présidence de ce dirigeant contesté

Il aurait pu concurrencer ces champions de la longévité au pouvoir. Robert Mugabe et ses trente-sept années à la tête du Zimbabwe, Omar Bongo et ses quarante et un ans au Gabon, le Camerounais Paul Biya en place depuis trente-six ans. Lui devra se contenter de trente. Omar el-Béchir, destitué le 11 avril dernier de la présidence soudanaise, n’aura pas été jugé par le prétoire de la Cour pénale internationale mais renversé grâce à la ferveur d’un mouvement populaire long de quatre mois. Qui était l’homme et comment a-t-il dirigé pendant trois décennies l’un des plus vastes pays d’Afrique tiraillé entre islamisme, bataille pour le pétrole, guerre civile et revendications d’indépendance?

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De l’ascension au sein de l’armée à la junte militaire

Issu d’une famille paysanne, Omar el-Béchir naît en 1944 dans un village au nord de Khartoum. Il rejoint les forces armées soudanaises avant d’étudier à l’Académie militaire égyptienne au Caire où il gravit rapidement les échelons et devient parachutiste. En 1973, il servira dans les forces armées égyptiennes, lors la guerre du Kippour contre Israël.

Revenu au pays, l’homme est chargé des opérations militaires contre l’Armée populaire de libération du Soudan, dans la moitié sud du pays. Le 30 juin 1989, Béchir et un groupe d’officiers renversent le gouvernement élu de Sadek al-Mahdi. Le coup d’Etat est appuyé par le Front islamique national, parti de son mentor Hassan al-Tourabi, chef des Frères musulmans soudanais. Quatre années plus tard, le militaire se proclame président et oriente le Soudan, divisé entre le Nord majoritairement musulman et le Sud peuplé de chrétiens et d’animistes, vers un islam rigoriste.

Le Soudan donne alors asile à des islamistes, notamment au chef d’Al-Qaida, Oussama ben Laden, qui y réside jusqu’en 1996. Hassan al-Tourabi, islamiste de la première heure, finira par être évincé de la présidence du parlement en 1999. Une stratégie pensée par Béchir afin de se détacher symboliquement de l’islamisme radical représenté en la personne de Tourabi et pointé du doigt par la communauté internationale. Omar el-Béchir et ses compagnons militaires assurent alors seuls le pouvoir, sans aucun partage.

De la guerre du Darfour aux mandats d’arrêt internationaux

Dès le début des années 2000, l’or noir qui git sous les sols soudanais, pourtant extraits pour la plus grande partie au sud du pays, profite aux populations urbaines du Nord. Des projets de développement émergent, Béchir gagne en popularité, il est réélu la même année. L’autocrate tient alors sa nouvelle arme, les millions de dollars issus du pétrole.

En 2003, une rébellion menée par le Mouvement de libération du Soudan (MLS) éclate au Darfour, vaste région à l’ouest du pays, qui réclame notamment la fin de la «marginalisation économique» ainsi qu’un partage du pouvoir avec Khartoum. L’armée soudanaise réplique en menant une répression appuyée par des milices arabes pro-gouvernementales, les Janjawids, responsables d’exactions et de massacres contre les populations civiles.

Lire aussi (03.05.2013): Darfour: quand le monde n’entendait pas

Selon l’ONU, le conflit se soldera par plus de 300 000 morts et 2,5 millions de déplacés. Béchir devient alors l’incarnation d’une violence inouïe. Accusé d’avoir armé les milices janjawids et d’avoir ordonné ces expéditions punitives dans les villages du Sud, le président soudanais fait l’objet en 2009 et 2010 de deux mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI). Inculpé pour crime de guerre, crime contre l’humanité et crime de génocide, il devient le premier chef d’Etat en exercice recherché par la CPI.

Si certains pays refusent alors de le convier sur leur sol, d’autres n’hésitent pas à défier la juridiction de la CPI. En 2015, Béchir participe au sommet de l’Union africaine (UA) à Pretoria (Afrique du Sud). Alors qu’une décision de la justice sud-africaine ordonne son arrestation, il parvient à retrouver Khartoum sans être inquiété.

De l’indépendance du Sud à la fin de l’ère Béchir

Début 2005, au terme de plus de vingt et un ans de guerre civile (deux millions de morts, quatre millions de déplacés), un accord de paix est signé entre Khartoum et la rébellion sudiste, prévoyant une autonomie du Soudan du Sud avant un référendum sur l’indépendance en 2011.

En avril 2010, Omar el-Béchir est élu lors des premières élections multipartites depuis 1986, boycottées par l’opposition et vivement critiquées à l’étranger. Juillet 2011, le Sud proclame son indépendance. Le Soudan, ancienne puissance pétrolière la plus vaste d’Afrique, perd alors les trois quarts de ses réserves. Béchir, fragilisé, est privé de l’une de ses plus grandes armes.

Dès 2013, la ville de Khartoum ainsi que d’autres villes du pays font face aux «émeutes de la faim», en lien avec la brutale hausse des prix du pétrole notamment. Des manifestations violemment réprimées par le président et son armée. Près de 200 contestataires sont tués, près d’un millier blessés et quelque 3000 arrêtés. Après la dissidence de plusieurs figures du régime réclamant des réformes, Béchir tente alors d’appeler à la «renaissance» politique et économique. Le président est réélu l’année suivante.

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En 2017, les Etats-Unis lèvent l’embargo imposé en 1997 en raison de violations présumées des droits humains et de liens avec le «terrorisme». Mais le pays reste toutefois sur la liste noire américaine des «Etats soutenant le terrorisme» et peine à se relever. Début 2018, des manifestations contre l’inflation des denrées alimentaires sont rapidement contenues avec l’arrestation d’opposants. C’est le retour des émeutes de la faim.

Le mouvement se transforme très vite en contestation du régime, faisant plusieurs dizaines de morts. Le 11 avril, Omar el-Béchir est destitué par l’armée, qui annonce la mise en place d’un «conseil militaire de transition» pour une durée de deux ans et un cessez-le-feu sur tout le territoire. Omar el-Béchir est alors transféré dans une prison de Khartoum.

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